Le don Robert Bergère

Domaine japonais

Le don Robert Bergère, réceptionné par la BULAC en février 2011, représente un ensemble de livres japonais, tous publiés à l’époque d’Edo (1600-1868).

Ces ouvrages ont été remis à la bibliothèque par M. Michel Bergère et son épouse, intermédiaires de M. Robert Bergère, père, le donateur originel de ces documents. Lors de son entrée dans nos collections, ce don a été analysé par M. Takagi Gen, professeur à l’université de Chiba et spécialiste de l’histoire du livre japonais, et M. Christophe Marquet, professeur à l’INALCO. Leur aide précieuse a permis de finaliser l’identification de certains de ces ouvrages. La BULAC remercie vivement les donateurs et ces deux éminents spécialistes pour leur concours et leur contribution à l’enrichissement de son fonds japonais.

L'époque d'Edo

Ce don composé de près de 170 volumes illustrés (85 titres dont quelques uns d’entre eux existaient déjà dans le fonds de la BULAC) pourrait avoir été acheté, à l’origine, auprès d’un même marchand. Une étiquette ovale, numérotée, finement calligraphiée et présente sur la couverture de la plupart des volumes, en atteste.

L’ensemble de ces ouvrages date de l’époque d’Edo. À cette période, les livres étaient reliés en couture à cheval, le titre étant parfois écrit sur la pliure de la page : à l’intérieur, chaque feuillet est imprimé sur un côté, puis plié en deux vers l’intérieur (le bord de la pliure vers l’extérieur), de sorte que seul le recto imprimé soit visible. Deux plats souples sont ensuite ajoutés avant le premier feuillet et après le dernier pour protéger l’ouvrage et le tout est cousu ensemble au niveau du mors (constitué par les bords « ouverts » des feuillets). Certains ouvrages offrent la particularité de présenter trois titres différents : un sur la couverture, un sur la page de titre et un sur la pliure, ce dernier étant le titre réel. Après la Restauration Meiji (1868), des exportateurs de livres remaniaient totalement certains ouvrages, n’hésitant pas à les amputer de quelques pages et à leur attribuer un titre de couverture et une page de titre sans rapport avec le document. Le découpage du livre répondait à un objectif mercantile : regroupement d'illustrations susceptibles de plaire à un public occidental, d'où les scènes de  batailles, de fantômes, de paysages, etc.

Le fait que le bas des pages de nombreux livres soit maculé de taches noirâtres, dues à des traces de doigts, indique qu’ils proviennent de librairies de prêt où ils pouvaient être lus pour une somme modique, à une époque où le prix des livres à l’achat était en effet élevé. Le cachet noir de ces librairies, en haut de la page de titre ou de la première page, vient confirmer cette hypothèse.


Une homogénéité thématique

Bien qu’un bon nombre d’ouvrages soient dépareillés, une dizaine de titres présents dans ce don sont complets en nombre de volumes. Le Uzō ressen zenden, 有象列仙全傳 (9 volumes), qui date de 1650 est le plus ancien. Il s’agit d’un ensemble de documents sur la Chine relatifs aux croyances populaires, aux saints taoïstes, à des personnages surnaturels, mythiques et historiques présents dans le Lie xian quan zhuan, 列仙全傳, de Wang Shizhen, 王世貞 (1526-1590). Le texte est écrit en chinois avec des annotations en japonais (kaeriten). Un des personnages représentés est une immortelle chinoise qui vécut sous la dynastie des Tang (618 à 907), dans la province du Henan.

L’ensemble de ce don présente une homogénéité thématique. L’histoire du Japon, bien représentée, y est notamment racontée au travers de chroniques, abondamment illustrées de scènes de cérémonies, de batailles ou de duels. Les faits réels ou apocryphes exaltent les exploits des figures mythiques de l’histoire japonaise telles que celles de Jinmu, 神武天皇 (660-585 av. J-C), le premier empereur du Japon, du prince Yamato Takeru, 日本武尊 (2e siècle), et de son épouse, la princesse Tachibana, 橘姫, qui se jeta dans la mer déchaînée pour apaiser la divinité tutélaire. Ces épisodes sont relatés dans le Nihonkoku kaibyaku yuraiki 日本國開闢由來記, (publication, 1856-1860). Les grandes scènes de la vie de Toyotomi Hideyoshi, 豊臣秀吉 (1536-1598), l’un des trois unificateurs du Japon, sont également narrées dans le Ehon Toyotomi kunkōki, 繪本豐臣勲功記, (publication, 1857-1860).

Ces textes sont aussi composés de nombreux portraits comme celui de la poétesse Ono no Komachi, 小野小町 (ca 825-ca 900), publié dans le Gaten tsûkô, 画典通考 (1727). Son immense talent et sa très grande beauté lui valurent les faveurs des plus grands aristocrates. Sa fin reste inconnue. Selon la légende inspirée du bouddhisme, elle termina sa vie comme une pauvre errante en guenilles.

La littérature populaire n’est pas en reste, représentée notamment par un certain nombre d’ouvrages du fécond Takizawa Bakin, 滝沢馬琴 (1767-1848). Une dizaine de livres sont illustrés par le fameux Katsushika Hokusai, 葛飾北斎 (1760-1849), tels que le Aoto Fujitsuna moryōan, 靑砥藤綱摸稜案 (publication, 1812). Cet ouvrage témoigne du fait qu’Hokusai connaissait les principes de la perspective, sans doute appris dans des livres occidentaux.

Ce don comprend également des traités sur les différentes techniques de peinture utilisées à l’époque, le Ehon ōshukubai, 繪本鶯宿梅 (publication, 1740) ainsi qu’un traité sur les fleurs, le Rikka kinmō zui, 立花訓蒙図彙 (publication, 1696) et un ouvrage de musicologie et de théâtre en 6 volumes, le Seikyoku ruisan, 声曲類纂 (publication, 1839-1847).

Des sources documentaires de premier plan

Les illustrateurs de ces ouvrages, qui étaient aussi graveurs d’estampes ukiyoe, sont plus ou moins réputés. Parmi eux, Okada Gyokuzan 岡田‎玉山‎ (1732-1812) s’avère un des plus talentueux tant par la finesse de trait de ses portraits que par la subtilité de ses compositions que l’on peut admirer dans 4 ouvrages différents, dont le Ehon jitsugokyô, 絵本実語教. Tachibana Morikuni, 橘守國 (1679-1748) fut, quant à lui, un des plus prolifiques parmi ces artistes, en témoigne notamment le Gaten tsûkô.

Ces illustrations constituent un ensemble de sources documentaires de premier plan concernant l’époque d’Edo que ce soit au travers des paysages et des scènes de vie quotidienne à la ville et à la campagnes (vêtements, outils, habitat, étiquette sociale, armes, etc.) ou des représentations du passé mythique du Japon, dont les héros apparaissent toujours dans des poses courageuses, hiératiques et nobles.

Ce don est par ailleurs constitué de nombreux dictionnaires ainsi que de divers manuels tels que cet ouvrage anonyme de savoir vivre sur les rites du mariage, le Konrei Ôshimadai, 婚礼大嶋, datant du 18e siècle. Les descriptions géographiques, très en vogue au 19e siècle, sont présentes dans plusieurs volumes et donnent à voir par exemple les provinces d’Owari, 尾張国 (région de Nagoya) et de Settsu, 摂津 (région d’Ôsaka), dans les deux ouvrages : Owari meisho zue, 尾張名所図会, Settsu meisho zue, 摂津名所図会. Parmi ces livres sur la géographie du Japon, un guide, datant de1832, Atami onsen zui, 熱海温泉圖彙, décrit la station thermale d’Atami, 熱海 (100 km au sud de Tôkyô) et ses environs. Il est fort probable que ce guide fut rédigé à l’initiative des édiles locaux pour promouvoir cette ville déjà réputée à l’époque.

Ce don recèle aussi quelques ouvrages sur la Chine avec par exemple des adaptations du fameux Au bord de l’eauShui hu zhuan, 水滸伝 (en chinois), Shinpen Suiko gaden, 新編水滸畫傳 (en japonais), des chroniques de l’histoire de la Chine telles que le Ûzô Ressen zenden, ainsi que des traités sur l’art du paysage Sansui, 山水 : le Ehon ōshukubai.

Un complément précieux

Le don de Robert Bergère complète le fonds ancien de la BULAC, acquis principalement au début de l’ère Meiji (1868-1912). Le gouvernement japonais avait alors offert un grand nombre d’ouvrages pour constituer le fonds encore balbutiant de l’École des Langues orientales. Nos confrères du National Institute of Japanese Literature ont établi, entre 2001 et 2005, grâce à la convention signée entre le président de cet établissement et la directrice de la bibliothèque, un premier catalogue scientifique de ces documents. Ce catalogue qui contient l’intégralité des ouvrages publiés au Japon de 1604 à 1912 devrait être versé prochainement au catalogue de la BULAC. Les livres du don Robert Bergère viendront enrichir cet ensemble.

Pascal Hurth, Chargé de collections pour le domaine japonais (avec le concours de Soline Suchet, et de Dat Wei Lau, Chargés de collections pour le domaine chinois).

Dossier coordonné et édité par Clotilde Monteiro

© Sladjana Stankovic/BULAC

 
 


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