Histoire d'un caractère

Il est des lettres comme des hommes, certaines sont placides et contemplatives, d’autres se lancent à la conquête de nouveaux horizons sans hésitation aucune…

 Il y a trois ans environ, nous avons entamé à la BULAC la rétroconversion [lien Lettre d’info de la BULAC n° 5 p. 17] de fiches en slavon, écrites en ancien cyrillique (ou vétérocyrillique). À l’époque, la plupart de ces anciens caractères n’étaient pas encore codés par Unicode [lien Lettre d’info de la BULAC n° 5 p. 18]. En furetant dans les tables (Unicode classe les écritures par table) du latin étendu, je suis tombé sur le caractère « Ȣ » [prononcer ou] qui justement nous manquait pour saisir certaines fiches en slavon. Plus étonnant, Unicode précisait qu’il s’agissait d’un caractère huron et  algonquin, alors qu’à ma connaissance, cette lettre ne pouvait appartenir qu’à l’alphabet cyrillique. Intrigué par cette découverte, j’entrepris de mener l’enquête afin de comprendre comment ce caractère avait pu être utilisé par des populations issues d'aires géographiques diamétralement opposées. Cette enquête qui débuta dans la capitale de l’Empire romain d’Orient, Constantinople, me conduisit, en effet,  jusque chez les Indiens d’Amérique du Nord.

À l’origine de ce caractère, il y a l’assemblage d’un omicron et d’un upsilon, que l’on rencontre fréquemment dans les manuscrits byzantins du XVIe siècle. Le digramme [1] « ou » français en est un dérivé. À cette époque est apparue une ligature verticale « Ȣ » correspondant à la superposition de l’upsilon sur l’omicron qui permettait un gain de place non négligeable pour les copistes. Cette ligature n’est plus utilisée en grec moderne, mais les touristes curieux peuvent encore voir ce caractère sur les plaques de rues athéniennes datant de la dictature des colonels. Ces derniers affectionnaient les archaïsmes censés renvoyer à une identité grecque séculaire fantasmée.

Mais revenons au Moyen Âge et aux événements qui ont contribué à favoriser le grand voyage de ce caractère à travers l’Océan Pacifique. À la fin du IXe siècle, après la création de l’alphabet cyrillique, se met en place une vaste entreprise de traduction des textes sacrés du grec vers le slavon. La ligature «  » est très vite adoptée par le vétérocyrillique sous le nom de « ouk », toujours pour noter le son  [ou].

Au XVIe siècle débute la conquête russe de la Sibérie qui conduit les Cosaques jusqu’aux côtes du Pacifique. À la fin du XVIIIe siècle les premières colonies russes d’Alaska voient le jour. La majorité des habitants sont des autochtones, mais l’Église orthodoxe s’implante solidement, sa liturgie est célébrée en slavon et ses ouvrages truffés de «  ».

Au XIXe siècle, le prêtre Ioann Veniaminov adapte le cyrillique à l’aléoute oriental, créant ainsi la première graphie cyrillique pour une langue amérindienne, contenant cette fameuse ligature. Pendant ce temps, de l’autre côté du continent américain, de nombreuses expériences sont menées pour transcrire l’algonquin et le huron-wendat, sur la base de l’alphabet latin. Cette entreprise est initiée par des missionnaires jésuites arrivés dans le sillage des colons avant d’être poursuivie par des linguistes et des ethnologues. Ces derniers choisissent des formes grecques pour enrichir le bloc latin de base, dont le « Ȣ » qui correspondait au son [ɔ̃] en huron-wendat et au son [ɯ] en algonquin. Son usage aura perduré jusqu’en 2001. Il est aujourd'hui obsolète, ces langues étant désormais écrites grâce au bloc latin standard.

C’est ainsi qu’une ligature élaborée par des copistes de l’Empire romain d’Orient a traversé le détroit de Behring dans la sacoche des Cosaques et des chasseurs de loutres pour se fixer en Alaska. Alors qu’au même moment, des linguistes et des ethnologues hellénisants l'implantaient en Amérique du Nord-Est, en pays huron et algonquin.

Alexandre Asanovic

© Sladjana Stankovic / BULAC


[1] En linguistique, un digramme est un assemblage de deux graphèmes (lettres) représentant un phonème unique et devenant un nouveau graphème. Le digraphe désigne un caractère écrit en deux écritures différentes.

 

 
 


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Le carreau de la BULAC, carnet de recherches sur hypotheses.org

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