Cheikh El Haddad et l’insurrection de la Kabylie. Des vestiges de papier, 1871-2021

À l’occasion du 150e anniversaire du soulèvement de la Kabylie, la BULAC présente des manuscrits issus de la bibliothèque du cheikh El Haddad (Muhand Amezyan Aheddad), figure centrale de la révolte algérienne de 1871 contre la présence coloniale française.

Détail de la carte des confréries dressée par Louis Rinn dans Marabouts et Khouan

Carte des confréries dressée par Louis Rinn (détail) dans Marabouts et Khouan : étude sur l'Islam en Algérie avec une carte indiquant la marche, la situation et l'importance des ordres religieux musulmans, Louis Rinn, 1884. La ville de Seddouk, siège de la zaouïa du Cheikh El Haddad, y apparaît comme le tronc central des ramifications de la Rhamaniyyah.

Quand : 07 septembre – 22 octobre 2021 Où : Rez-de-jardin
Texte

Le cheikh, décédé le 29 avril 1873 à la prison de Constantine, fut un des moteurs du soulèvement, proclamant le 8 avril 1871 une insurrection générale contre la présence française en Algérie. De nombreux manuscrits issus de sa bibliothèque se trouvent aujourd’hui à la BULAC. Que nous apprennent-ils sur sa famille et les modalités de la répression dont elle a été la cible ?

Litanies en l'honneur du Prophète Muḥammad

Litanies en l'honneur du Prophète Muḥammad. Ce manuscrit serait un cadeau fait à Muḥammad al-Ḥaddād.

Litanies en l'honneur du Prophète Muḥammad

Litanies en l'honneur du Prophète Muḥammad. Ce manuscrit serait un cadeau fait à Muḥammad al-Ḥaddād.

Texte

Le catalogage en ligne des manuscrits arabes de la BULAC est un chantier de longue haleine. Avec près de 2000 documents, il s’agit de la plus riche collection de ce type en France, après celle de la Bibliothèque nationale de France. Son avancement peut être suivi sur le catalogue en ligne des manuscrits et archives de l’enseignement supérieur (Calames) et la Bibliothèque numérique de la BULAC.

Au cours de ce travail, la présence de plusieurs manuscrits contenant des marques de provenance (preuves d’achat, marque de don ou de legs pieux) ou des feuillets de lettres ont permis de rapprocher une quarantaine de manuscrits avec la figure de Muhand Amezyan Aheddad, ou cheikh El Haddad (1790-1873). Chef de l’importante confrérie soufie de la Rahmaniyya à partir de 1860, il joua un rôle important dans le soulèvement de la Kabylie en 1871.

L’identification de corpus de manuscrits issus de la bibliothèque du cheikh El Haddad reste une entreprise en cours, menée avec l’aide d’Augustin Jomier, spécialiste de l’histoire du Maghreb à l’Inalco. Surtout, les modalités d’entrée de ces documents dans les collections de la Bibliothèque restent mal connues. Les liens avec la répression de l’insurrection semblent toutefois évidents, même s’ils ne sont pas encore éclaircis. La seule trace d’archive identifiée à ce jour lie l'arrivée de ces documents à un envoi du général Galliffet, alors commandant militaire dépêché dans la région de Constantine.

Découvrez le portrait d'Augustin Jomier, historien et arabisant, maître de conférences à l’Inalco en histoire du Maghreb aux périodes moderne et contemporaine. Augustin Jomier a co-construit avec la BULAC des ateliers autour des manuscrits du cheikh El Haddad à destination de ses étudiants en licence d'arabe à l'Inalco.

Texte

Sans attendre l’issue de recherches nécessaires sur la provenance de ces manuscrits, le 150e anniversaire du soulèvement de la Kabylie est l’occasion de faire connaître largement ces vestiges de papier d’un moment important de l’histoire de l’Algérie et de la colonisation française.

La présence de ces documents est ainsi l’héritage direct d’une histoire coloniale. Les manuscrits du cheikh El Haddad permettent aussi de plonger dans l’activité d’une confrérie soufie alors à son apogée, d’explorer le paysage spirituel et les tissus de relations qui lie les membres de la Rahmaniyya. L’exposition présente également les quelques éléments qui permettent de reconstituer les circonstances du démantèlement de cette bibliothèque et de la dispersion de la famille El Haddad. Enfin, elle rassemble des documents qui permettent de suivre les reconfigurations de la mémoire de ces événements et de leurs chefs à l’heure de l’Algérie coloniale comme de l’Indépendance.

L'identification des manuscrits du cheik El Haddad s'inscrit dans le programme « Digital Maghreb » de recensement et de valorisation scientifique des fonds de manuscrits et d'archives pour l'étude du Maghreb conservés en France, piloté par le Groupement d'intérêt scientifique Moyen-Orient et mondes musulmans. Les avancements du projet sont à retrouver sur son carnet de recherche.

L’insurrection de la Kabylie de 1871

La chute du Second Empire, entraînée par la défaite face à la Prusse, et l’agitation politique marquée par la Commune contribuent à fragiliser la situation en Algérie. Le changement de régime conduit à un basculement du pouvoir dans la colonie des militaires vers une administration civile, favorable à la colonisation de peuplement. Les décrets Crémieux d’octobre 1870 marquent ce tournant vers une intégration administrative à la métropole, avec notamment l’octroi de la citoyenneté française à la population juive.

La population musulmane est fragilisée par cette politique qui accélère l’attribution de terres aux colons et qui marginalise les notables locaux et les institutions religieuses. Cette transformation survient à la suite d’une grave crise de subsistance, provoquée par une succession de mauvaises récoltes. Le contrôle de la région par l’armée coloniale est récent (1857).

Après une vague de mutineries survenues dans les corps de spahis à partir de janvier 1871, le soulèvement de la Kabylie est initié le 14 mars par un chef nobiliaire, le bachagha El Mokrani. Soutenu jusqu'alors par les Bureaux arabes de l’administration militaire, il se retrouve dépossédé de ses pouvoirs et acculé de dettes.

L’insurrection prend un caractère généralisé avec l’appel à la guerre sainte et au renvoi des Français initié le 8 avril par le cheikh El Haddad. Âgé de 81 ans, il est le chef spirituel d’une importante confrérie soufie, largement implantée dans l’ensemble du territoire ; son fils Aziz prend en charge le commandement militaire des insurgés aux côtés de Mokrani. Les peuplements de colons sont assiégés. Près du tiers de la population kabyle se soulève.

La répression du soulèvement et ses conséquences

La réponse militaire est sévère et l’insurrection progressivement défaite : El Mokrani tué le 5 mai est relevé par son fils Boumezrag, Aziz El Haddad se soumet le 30 juin, son père au cours du mois de juillet – mais des combats se poursuivent jusqu’à l’arrestation de Boumezrag en octobre 1872.

Le procès des insurgés est organisé à Constantine en 1873, parallèlement à une importante répression militaire dont le nombre de victimes est inconnu. Une très forte amende est imposée aux tribus insurgées ainsi que le séquestre de leurs terres, qui doivent être rachetées ou qui sont transférées aux colons.

Condamné à cinq ans d’emprisonnement, le cheikh El Haddad meurt peu de temps après la fin du procès, tandis que ses fils et les principaux meneurs de la révolte sont condamnés à la déportation au bagne. En Nouvelle-Calédonie, ils retrouvent les déportés de la Commune et certains participent à la répression de la révolte kanak de 1878, dans l’espoir d’une réhabilitation.

L’insurrection et sa répression marquent ainsi un tournant important de la politique coloniale. Le soulèvement de 1871 constitue également, par son ampleur géographique et humaine, le dernier grand mouvement armé contre la présence coloniale, avant la guerre d’Indépendance de 1954-1962.

Des ressources en ligne, pour aller plus loin
Texte

Abrous, Dahbia. « Mokrani (El-) / At Meqq°ran (famille) (El-Mokrani, Al-Moqrani...) »,  Encyclopédie berbère [En ligne], 32 | 2010, document M126, mis en ligne le 11 novembre 2020.

Texte

Assam, Malika. « Société tribale kabyle et (re)construction identitaire berbère. Le cas des At Zemmenzer (XIXème s.-XXIème s.) ». Thèse de doctorat en sociologie. Institut National des Langues et Civilisations Orientales, 2014. Français

Texte

Budin, Jacques. « Colonisation, acculturation et résistances : la région de Bône (Annaba, Algérie) de 1832 à 1914 ». Thèse de doctorat en histoire. Aix-Marseille université, 2017.

Texte

Hachi, Idir. « Nnfaq[n]Urumi : le nom kabyle de l’insurrection de 1871 », Insaniyat / إنسانيات [En ligne], 82 | 2018, mis en ligne le 15 mars 2020.

Texte

Hachi Idir. Historien, enseignant, chercheur au CRASC d’Oran : «Le jeu cynique de l’ordre colonial». El Watan. 22 avril 2021

Texte

Lallaoui,Mehdi. « Calédoune ou l'histoire de la déportation vers la Nouvelle-Calédonie des insurgés Algériens de 1871 ». In: Histoires Mémoires Croisées : Chapitres oubliés de l'Histoire de la France. Rapport d'information du Sénat n° 149 (2013-2014) de M. Serge Larcher, fait au nom de la Délégation sénatoriale à l'outre-mer, déposé le 14 novembre 2013.

Texte

Plarier, Antonin. « Le Banditisme rural en Algérie à la période coloniale (1871 - années 1920) ». Thèse de doctorat en histoire. Université Paris-1, 2019.

Texte

Remaoun, Hassan. « Les historiens algériens issus du Mouvement national », Insaniyat / إنسانيات [En ligne], 25-26 | 2004, mis en ligne le 13 août 2012.

Texte

Yacono, Xavier. «  Kabylie : L'insurrection de 1871 », Encyclopédie berbère, 26 | 2004, document K08, mis en ligne le 1 juin 2011.

Texte

« L’insurrection algérienne et La Commune de Paris : deux insurrections en miroir »

Texte

Aziz Ibn Mohammad Amzian. Mémoire d'un accusé / Si Azziz ben Mohammed Amzian ben cheikh El Hadded à ses juges et à ses défenseurs. Constantine, L. Marle, 1873.

Sélection de ressources bibliographiques

Sélection de sources et d'études disponibles à la BULAC, pour prolonger la visite de l'exposition

Voir tous les résultats
Illustration de la couverture de l'ouvrage d'Augustin Jomier, Islam, réforme et colonisation. Une histoire de l’ibadisme en Algérie (1882-1962)
03 novembre 2020 – 17h00

Cette rencontre avec Augustin Jomier, historien et arabisant (Inalco, CERMOM) et auteur d'une récente étude sur l'ibadisme contemporain, vous propose d'explorer l’historiographie renouvelée de l’Algérie de l’époque coloniale à partir de sources arabes et de découvrir les ressources ibadites de la BULAC.

Nos intervenants

Zouhour Chaabane
Agent BULAC

Chargée de traitement des manuscrits arabes

Benjamin Guichard
Agent BULAC

Benjamin Guichard est conservateur des bibliothèques, directeur scientifique de la BULAC depuis 2015.