Les enjeux sociaux et politiques de la circulation des œuvres littéraires depuis 1945 : le cas de la traduction.

Cycle « Littératures en mouvement : éditer, dévoiler, traduire l'espace littéraire mondial »,  conférence inaugurale

Le mardi 8 octobre 2013, de 18h30 à 20h30

Auditorium

À l'occasion de la conférence d'ouverture de ce nouveau cycle, Gisèle Sapiro et Ioana Popa proposent d’examiner les enjeux de la circulation des œuvres depuis 1945 en s’intéressant à la traduction comme vecteur des échanges culturels internationaux. Cette perspective nouvelle, au regard des traditionnelles études herméneutiques et économiques, a permis de faire apparaître les enjeux de la traduction dans l'espace des relations internationales. En effet, la traduction se révèle être un précieux indicateur des échanges économiques, sociaux, culturels et politiques dans le monde.

Dans l’enquête dirigée par Gisèle Sapiro, publiée en 2008, Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation (CNRS Éditions), les flux de traduction en France sont analysés par des mesures quantitatives et qualitatives. La recherche concernait les ouvrages de littérature et de sciences humaines et sociales traduits en français à partir de dix langues, des années 1980 à 2000. Pour mener à bien ce travail d’analyse sur la traduction, la chercheuse s’est notamment appuyée sur la base de données professionnelle Électre qui permet de distinguer les nouveautés par langue et par discipline (ce que ne permet pas l’Index Translationum, la gigantesque base de données des ouvrages traduits dans le monde (créée par l’Unesco et informatisée en 1979).

Cette étude a permis de révéler et de vérifier quantité d’informations. Comme l’expliquait la chercheuse en 2010 à la revue Sciences humaines : « Les traductions de l'anglais constituent un peu plus de la moitié des nouveautés de sciences humaines et sociales, contre un quart de traductions de l'allemand, un livre sur dix étant traduit de l'italien, et moins d'un sur vingt de l'espagnol. Les autres langues représentent moins de 3% de l'ensemble des traductions. » Selon Gisèle Sapiro, au vu de ces résultats, la traduction des œuvres est capitale pour une langue, une culture, un pays car : « La diversité des langues assure le maintien d'une diversité de traditions intellectuelles, dont la circulation est assurée par la traduction. » Gisèle Sapiro a aussi noté que certaines langues traduisent des genres littéraires plus que d’autres, comme la philosophie pour l’allemand ou la poésie pour l’espagnol. La poésie représente 15 % des traductions de l’espagnol, contre 9 % pour l’italien et 8 % pour l’allemand. Les langues acquièrent ainsi, selon son expression, un « capital symbolique culturel » dans ce système mondial (« Mesure du littéraire. Approches sociologiques et historiques », Revue.org, 2008).

 

Tunnel de livres (Prague). Licence Public Domain CC0 1.0

La traduction est aussi un lieu d’observation privilégié des relations entre littérature et politique. Ioana Popa, auteure notamment de Traduire sous contraintes. Littérature et communisme (1947-1989) (CNRS Éditions, 2010), a analysé les effets produits par la Guerre froide et le rideau de fer sur la circulation internationale des œuvres en provenance de plusieurs pays d’Europe de l’Est, et sur leur réception à l’Ouest.

Ce travail mené par la chercheuse sur les transferts littéraires vers la France en provenance de Pologne, Hongrie, Roumanie et Tchécoslovaquie et, ponctuellement, d’URSS combine plusieurs paramètres : les flux de traductions, les propriétés sociales des intermédiaires de la circulation, les types des supports matériels des textes traduits, ainsi que leurs appropriations dans l’espace de réception. Pour montrer comment des œuvres produites dans des conditions de contrôle étroit de l’imprimé parviennent à circuler au-delà des frontières et parviennent à être traduites, Ioana Popa a non seulement différencié la circulation légale de la circulation non autorisée, mais a également distingué plusieurs circuits de traduction. Cette approche a permis d’aller au-delà d’une analyse non-différenciée des flux de traduction et des oppositions binaires – officiel vs. dissident, autorisé vs. interdit, soumission vs. résistance. Elle a de fait permis d’ouvrir de nouvelles perspectives sur la configuration de l’espace littéraire mondial dans le contexte de la Guerre froide. 

Le sociologue Johan Heilbron a conduit dès 1999 des études quantitatives qui replacent la traduction dans un système mondial, world system of translation (présentées au Symposium UNESCO sur la traduction, février 2010). Il s’est appuyé sur l’Index Translationum et a pu mettre au jour un système mondial de la traduction, organisé selon lui, suivant quatre niveaux. Un premier niveau où les langues anglo-saxonnes ont une position « hypercentrale » car plus de la moitié des traductions mondiales sont faites à partir de l’anglais. Un second niveau où le français et l’allemand, qui se partagent 10% du marché global de la traduction, occupent la place dite « centrale ». Et un troisième niveau, où l’espagnol, l’italien ou le russe en se partageant 3% de ce marché occupent une position « semi-centrale ». Enfin le quatrième niveau dit « périphérique » représente 200 langues (sur les 7 000 langues environ répertoriées dans le monde). Cette étude, a permis à Johan Heilbron de constater qu’il n’y avait pas de corrélation entre un nombre de locuteurs donné et la position d’une langue dans l’économie de la traduction. Le chinois se situe par exemple au niveau périphérique malgré son très grand nombre de locuteurs (867 millions pour le mandarin). A contrario, un lien peut être établi entre la position d’une langue dans la structure, et la part des ouvrages traduits dans l’économie de ce pays. Selon Johan Heilbron, seulement 4% des ouvrages publiés aux États-Unis et au Royaume-Uni sont des traductions, alors que cette part représente plus d’un ouvrage sur trois aux Pays-Bas.

 

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Note : seule Gisèle Sapiro a donné son accord pour la diffusion de son intervention ; la conférence n'est donc pas diffusée en intégralité.

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Note : seule Gisèle Sapiro a donné son accord pour la diffusion de son intervention ; la conférence n'est donc pas diffusée en intégralité.

Page de titre de l'édition du « Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov publiée à Paris en 1927, collection de la BULAC.

Les intervenants

Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS. Elle dirige le Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-Paris). Ses recherches portent notamment sur la sociologie de la traduction et des échanges culturels internationaux. Parmi ses nombreuses publications, on peut citer son dernier ouvrage paru La Responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle), le Seuil, 2011 ; et en lien avec la conférence inaugurale Translatio. Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation, CNRS Éditions, 2008.

Ioana Popa est chargée de recherche à l'Institut des sciences sociales du politique du CNRS. Elle a notamment travaillé sur la sociologie des intellectuels, de la culture et de la traduction. Auteur de Traduire sous contraintes. Littérature et communisme (1947-1989), CNRS Éditions, 2010 et du Marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation, CNRS Éditions, 2008. Elle est également l'auteur du chapitre  D'une circulation politisée à une logique de marché. L'importation des littératures d'Europe de l'Est, dans Translatio, l'ouvrage collectif dirigé par Gisèle Sapiro; et de l'article Communism and Translation Studies, dans Handbook of Translation Sudies, vol. 4 (sous presse).

 

Voir la sélection sur la traduction dans le catalogue de la BULAC.

 


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Le Carreau de la BULAC, carnet de recherches sur hypotheses.org

La Croisée de la BULAC, carnet de veille sur hypotheses.org

Pour citer cette page : 🔗 www.bulac.fr/?id=1024