Arabe (Égypte) : Alaa Al-Aswany

Le succès planétaire de L’Immeuble Yacoubian

Un public nombreux devrait se bousculer pour venir écouter l'écrivain égyptien Alaa al-Aswany, au Salon du livre de Paris. L’auteur du roman phénomène L’immeuble Yacoubian, vendu à deux millions d’exemplaires à travers le monde, a été sacré par l’ensemble de la critique « digne successeur du grand Naguib Mahfouz ». [lire l'entretien]

Alaa el Aswany (autre orthographe : Alla El-Aswany), à l’instar de certains écrivains étrangers invités au Salon du livre de Paris, a dû composer avec la censure dans son pays. Un des textes du recueil J’aurais voulu être Égyptien (Actes Sud 2009) lui a valu à trois reprises d’être interdit de publication par l’Office du livre pour cause d’« insulte à l’Égypte » durant les années 1990. Cet écrivain, dentiste de son métier, peut donc s’enorgueillir du succès de L’Immeuble Yacoubian (Actes Sud 2006) au regard de ces démêlés passés avec le gouvernement égyptien. D’autant que son roman est devenu un best-seller dont les ventes se chiffrent aujourd'hui à deux millions d'exemplaires. Le succès critique et populaire qui ne s’est pas démenti s’est propagé bien au-delà des frontières de l’Égypte et du monde arabe. L’immeuble Yacoubian, traduit dans une trentaine de langues depuis sa parution au Caire en 2002, s’est imposé sur la scène littéraire et médiatique internationale comme un livre phénomène. Auréolé de ce triomphe, il a été adapté au cinéma sous le titre éponyme par l’Égyptien Marwan Hamed (Omaret Yakobean, Égypte, 2006).

Ce succès planétaire n’est pas venu modifier les convictions de son auteur, qui s’autoproclame indépendant des partis politiques. Il est un des cofondateurs de Kifaya (Ça suffit), un mouvement d'opposition qui prône des élections présidentielles libres en Égypte. Il se considère aussi, aux plans intellectuel et politique, proche du grand écrivain Sonallah Ibrahim, emprisonné pour ses écrits dans les années 1960 en Égypte.

Mais Alaa al-Aswany n’est pourtant pas un artiste engagé au sens courant du terme. Bien qu’il aborde de front dans son roman la corruption, la prostitution, l’homosexualité ou les problèmes religieux, son écriture emprunte les sentiers balisés et banalisés de la narration romanesque. Et c’est dans une forme narrative où rebondissements et situations rocambolesques sont légion que l’auteur met au jour les contradictions d’une société égyptienne à la dérive. Ses personnages, qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à ses concitoyens, résident dans l’immeuble Yacoubian. Un somptueux bâtiment d’une splendeur surannée, vestige d’un passé glorieux, réellement situé dans la rue Soliman-Pacha au cœur du Caire. Une rue grouillante où boutiques, bars et cinémas se disputent le chaland.

Ici, pas d’ambiance façon gated communities, l’atmosphère balance entre convivialité et promiscuité suivant les moments du jour ou de la nuit. Les nantis qui occupent dans les étages les appartements les plus spacieux cohabitent avec les plus modestes entassés sur la terrasse de l’immeuble. Athées, fervents, femmes voilées, jeunes filles stylées mais fauchées, rentiers  libidineux et artisans peu scrupuleux se côtoient avec plus ou moins de bonheur. Alaa al-Aswany, qui fait fi de tous les tabous, décortique dans ce roman les nombreuses façons dont les plus faibles se débattent dans un système dans lequel ils comptent pour du beurre.

L’auteur s’intéresse notamment au jeune Taha, étudiant exemplaire et brillant issu d’un milieu si modeste qu’il n’aura pas accès au diplôme qu’il mérite. Cette injustice patente et d’autres traumatismes irréversibles entraînent le jeune homme vers une radicalisation de sa pratique de l’islam, jusqu’au point de non retour. Conseillé par un Cheikh peu recommandable, il finira par intégrer un camp d’entraînement pour assouvir son désir de vengeance envers ce régime corrompu…

Espérons que le succès planétaire de L’Immeuble Yacoubian rejaillira sur la scène littéraire égyptienne. Car l’unique prix Nobel de littérature du monde arabe, Naguib Mahfouz, disparu en 2006, demeure l’arbre qui cache la forêt. N’est-ce pas d’ailleurs à cette figure tutélaire qu’Alaa al-Aswany n'a de cesse d'être comparé par l’ensemble de la critique ?

C. M.

Entretien avec Alaa al-Aswany

« Les bibliothèques sont le symbole d’une ouverture au monde »

L’écrivain Alaa al-Aswany, de passage à Paris à l’occasion du Salon du livre, nous parle de la censure, du contexte éditorial actuel en Égypte et de la relation qu’il entretient avec les bibliothèques.

À propos de la censure en Égypte…

Alaa al-Aswany : Depuis 1976, il n’existe plus de censure officielle pour les publications littéraires en Égypte. En revanche, l’Office du livre, qui est l’organe d’édition du gouvernement, contrôle scrupuleusement et peut interdire l’entrée dans le pays des livres en provenance de l’étranger. La censure officielle exerce actuellement un droit de regard sur la publication des essais sur la religion et des écrits autour du cinéma, du théâtre et de la télévision. Et celle-ci est redoutable. Il est important de préciser que durant les années 1980 et 1990, le milieu de l’édition a traversé une période de crise telle qu’il était devenu presque impossible de se faire publier par des maisons d’édition privées. Les écrivains étaient de fait contraints de passer par l’Office du livre.

Vous avez pourtant été censuré pour vos écrits dans les années 1990 ?

J’ai, en effet, rencontré des problèmes sérieux lorsque j’ai voulu publier mon premier roman Celui qui s’est approché et qui a vu, que l’on trouve dans le recueil J’aurais voulu être Égyptien paru en français chez Actes Sud. J’ai essuyé trois refus consécutifs de la part de l’Office du livre, en 1990, 1994 et 1998. Mes interlocuteurs, qui n’avaient aucune compétence en matière de littérature, faisaient un amalgame entre les propos véhéments du personnage envers son pays, l’Égypte, et l’auteur du livre. J’ai tenté d’expliquer sans aucun succès à ces personnes la différence et la distance qui existent entre un auteur et les propos qu’il met dans la bouche de ses personnages.

Dans quelles conditions L’Immeuble Yacoubian a-t-il été publié ?

Pour ne pas être sous le contrôle de l’Office du livre égyptien, j’ai cherché et trouvé un éditeur prêt à me publier au Liban. Mais des amis m’ont déconseillé de publier à l’étranger car ils étaient convaincus que mon livre ne pourrait jamais entrer ensuite sur le territoire égyptien. J’ai donc fini par trouver au Caire un écho chez Merit, une maison d’édition d’avant-garde, indépendante qui fait des choix courageux. Après avoir lu L’Immeuble Yacoubian, l’éditeur de cette maison s’est montré déterminé à le publier. Et le livre a été d’emblée protégé par son succès puisque celui-ci a été presque immédiat.

Le contexte actuel est-il plus favorable aux écrivains et à la littérature ?

En effet, car le contexte a changé depuis le début des années 2000. Désormais, les Égyptiens achètent et lisent des livres, contrairement à l’idée reçue qui persiste en Occident selon laquelle la lecture serait réservée à une élite en Égypte. Le milieu de l’édition est par conséquent moins frileux et il est devenu très volontariste puisqu’il y a une réelle demande du public. Je sais que le succès de L’Immeuble Yacoubian n’est pas étranger à ce changement, je suis donc fier d’y avoir contribué.

Pourquoi le droit d’auteur reste-t-il insuffisant selon vous en Égypte ?

Le régime actuel ne veut pas faire en sorte que les écrivains soient mieux protégés. Leur conférer des droits supplémentaires aurait pour conséquence de leur permettre d’acquérir une autonomie. Ce qui reviendrait, de fait, pour le gouvernement à perdre le contrôle sur les auteurs et aussi à avoir des devoirs envers eux. La grande majorité des écrivains dépendent totalement de l’État qui les publie et les rémunère. Pour ma part, j’ai accès aux chiffres de ventes de mes livres car j’ai une relation de confiance avec mon éditeur. Mais c’est une situation très exceptionnelle.

Quelle relation entretenez-vous avec le monde des bibliothèques et que pensez-vous de la bibliothèque d’Alexandrie ?

Les bibliothèques sont le symbole d’une certaine ouverture au monde et à la connaissance. Je suis régulièrement sollicité pour participer à l’inauguration de bibliothèques qui s’ouvrent dans mon pays. Je tiens à soutenir chacune d’entre elles car une bibliothèque est pour moi un lieu de vie aux valeurs humanistes, qu’elle soit à l’échelle d’un quartier ou d’une ville. Hélas, la façon dont fonctionne la Bibliothèque d’Alexandrie me rend très critique. La mainmise de l’État sur cette institution en fait un vulgaire instrument de propagande. On aurait dû laisser la possibilité à ce projet d’envergure passionnant de s’autonomiser pour devenir réellement un des phares intellectuels de notre pays.

Travaillez-vous systématiquement en bibliothèque pour écrire vos romans ?

J’effectue bien sûr toujours mes recherches en bibliothèque en amont d’un projet d’écriture. Je dois souvent réunir des informations sur lesquelles j’ai besoin de m’appuyer pour construire mes romans. Mais j’avoue que quand je passe à la phase d’écriture, je suis contraint d’abandonner l’univers studieux de la bibliothèque car j’écris en fumant. Ce qui est interdit dans ce genre de lieux publics…

Vous faites souvent référence en parlant d’engagement à l’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim. Est-il pour vous un modèle ?

En effet, je pense avoir la même conception que lui du rôle que doit jouer un écrivain dans notre société. Je suis incapable d’écrire des romans dont le propos ferait abstraction de ce qui se joue dans la rue, sous mes fenêtres pendant que j’écris. J’ai la conviction intime que la littérature par nature doit défendre des valeurs humanistes. C’est pourquoi, en tant qu’intellectuel, sans me mêler directement de politique, je participe à la vie citoyenne de mon pays pour réclamer plus de démocratie. J’estime que c’est un des rôles que doivent jouer les intellectuels dans la cité.

Comment vivez-vous le fait d’être sans cesse comparé au grand Naguib Mahfouz, l’unique prix Nobel de littérature de langue arabe ?

Je suis évidemment très honoré que mon nom soit lié à celui du grand Naguib Mahfouz. Je le considère, moi aussi, comme un des plus grands écrivains du XXe siècle. Et d’ailleurs, je reste convaincu que s’il n’avait pas été arabe, il aurait certainement pu obtenir ce prix dans les années 1950, car son œuvre le méritait déjà. Mais les membres du jury du prix Nobel, qui sont de culture occidentale, ne regardent pas toujours du côté du monde arabe, loin s’en faut. C’est ce qui explique à mon sens que Naguib Mahfouz ait dû attendre 40 ans pour être enfin reconnu comme un des grands écrivains du patrimoine mondial.

Propos recueillis par C. M., le 26 mars 2010

 

 

 

 

Les livres de Alla al-Aswany

­– L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud 2006
Chicago, Actes Sud 2007
J’aurais voulu être Égyptien, Actes Sud 2009

Tous ces ouvrages sont traduits en français par Gilles Gauthier. Ils seront consultables en langue originale et en traduction, dès la rentrée 2011.

Dans le catalogue de la BULAC : http://catalogue.bulac.fr/search/X(aswany)

 


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