Chinois : Yan Lianke

Regard sur Le rêve du village des Ding

Dans ce roman poignant censuré par le gouvernement chinois, Yan Lianke dénonce les ravages causés par le commerce du sang contaminé. Le narrateur est un enfant victime du sida, il nous fait part depuis l’au-delà d’une réalité indicible.

Avec ce roman paru en Chine en 2006, Yan Lianke est le premier auteur de fiction à oser dépeindre les ravages causés dans les campagnes chinoises par le commerce du sang contaminé. L’onirique, l’absurde et le tragique s’y mêlent pour évoquer à mots couverts une réalité insupportable, dont le gouvernement chinois peine à prendre la pleine responsabilité. Le narrateur, un jeune enfant mort empoisonné, prête sa voix innocente au récit bouleversant des tribulations d’un village touché de plein fouet par les ravages du sida. Son père a fait fortune en spéculant sur le sang de ses voisins, provoquant l’infection d’un grand nombre d’entre eux. Ceux-ci cherchent alors à se venger, causant ainsi la mort de son fils unique, qui nous conte depuis l’au-delà la lutte quotidienne d’un village qui se bat contre l’angoisse de la maladie et de la mort. Dans ce récit poignant, Yan Lianke dénonce la tragédie de l’hécatombe causée par le sida dans le sillage des campagnes de vente du sang encouragée par le gouvernement ; il y pose un regard également douloureux sur les extrêmes auxquels la pauvreté et la course à la richesse conduisent ses concitoyens, faisant écho au roman de Yu Hua, Le vendeur de sang.

Malgré tout, une lueur humaniste traverse le roman, un hymne à la vie et à l’amour tout aussi poignant que le portrait cruel des effets de la maladie. Enfin, à travers l’échec de la tentative d’organisation sociale que les villageois contaminés cherchent à mettre en place sur le modèle d’une société collectiviste évoquant la Chine maoïste, l’auteur évoque le triomphe d’une bureaucratie stérile sur l’utopie sociale. Mais l’ouvrage fut avant tout censuré pour ce qui fut perçu par les autorités comme une exagération des effets du sida, susceptible de provoquer le trouble dans l’esprit de la population. Rien d’exagéré, pourtant, dans les écrits de l’auteur, qui se base sur trois années d’enquête dans un village du Henan, l’une des provinces de Chine les plus ravagées par le sida. Yan Lianke avoue au contraire avoir passé sous silence les détails les plus révoltants d’une réalité intolérable, afin de passer la censure et d’alerter l’opinion sur un sujet encore extrêmement sensible. Peine perdue…Un roman magnifique et courageux, souvent comparé à La Peste de Camus.

Soline Suchet, responsable des collections chinoises

Trad. du chinois par Claude Payen. Arles : Editions Philippe Picquier, 2006. Rééd. trad. du chinois par Claude Payen, Arles : Editions Philippe Picquier, 2009

(Disponible à l’annexe de Dauphine, CHI.D.IV.2001)

Yan Lianke, à l’épreuve de la censure

Éléments de biographie

Yan Lianke, qui avait fui la misère paysanne en s’engageant dans l’Armée populaire de libération à l’âge de 20 ans, est devenu depuis un des écrivains les plus influents de Chine malgré ses fréquents démêlés avec la censure.

Désormais reconnu en France, grâce notamment aux éditions Philippe Picquier qui ont publié en octobre dernier un cinquième titre de l’auteur, Bons baisers de Lénine, Yan Lianke est l’un des écrivains contemporains les plus influents et controversés de Chine. Maître d’un style où l’absurde se mêle au tragique pour décrire une réalité souvent douloureuse, l’auteur ne laisse pas de faire débat. Trois de ses livres ont connu la censure : un premier ouvrage, paru en 1994 et non encore traduit en français (ce qui n’a pas empêché l’ouvrage de recevoir un prix littéraire, comme l’ensemble des récits censurés de l’auteur), «夏日落 » (Couchant de soleil estival), un court roman d’une drôlerie iconoclaste, Servir le peuple, et l’un de ses récits les plus poignants, Le Rêve du Village des Ding, parus chacun en France en 2006.

Pour comprendre l'attention portée par la censure aux ouvrages de Yan Lianke, il faut chercher du côté du regard satirique et sans complaisance que l'auteur pose sur la société chinoise. Au travers de son écriture, l’absurde et l’anticonformisme mettent à nu une réalité parfois amère. Bien que l'écrivain n’attaque jamais de front le régime politique, ses récits tournent en dérision les bases sur lesquelles le gouvernement fonde « l’orgueil national » : satire de l’armée et de la bureaucratie, parodie de l’héritage maoïste, description de la misère paysanne, évocation de sujets tabous, tels que les ravages du sang contaminé, etc. De quoi, de l’avis de ces censeurs, mettre en péril « la stabilité et l’unité nationales », en semant le trouble et le mensonge au cœur des esprits.

Ironie du sort que ces démêlés avec la censure, lorsqu’on sait que l’auteur, pour fuir la misère paysanne de sa province natale — le Henan —, s’engagea dans l’armée à l’âge de 20 ans. Très vite ses talents d'écriture lui valurent d’être employé comme écrivain de propagande au service de l’Armée populaire de libération (APL), où ses écrits patriotiques reçurent plus d’un prix littéraire. Ceci, alors qu’à la ville Yan Lianke commençait de publier des satires remarquées. En 1994, paraît Couchant de soleil estival, où il décrit les démêlés de carrière peu glorieux de militaires de l’APL. L’ouvrage est censuré, son auteur surveillé de près, pendant six mois et contraint de rédiger son autocritique. Il demeura pourtant encore dix ans dans l’armée, qu’il devra quitter après la parution de Bons baisers de Lénine, roman dont le fond fut jugé irrévérencieux et l'écriture trop anticonformiste. Les années suivantes, l’auteur publiera coup sur coup Servir le peuple et le Rêve du village des Ding, à leur tour censurés et retirés de la vente.

Aujourd’hui enseignant de littérature à l’université du Peuple de Pékin, Yan Lianke pose un regard mitigé sur la création littéraire contemporaine en Chine, jugeant que nombre d’auteurs écrivent davantage par souci commercial que par engagement social ou politique. La censure fait en effet peser un risque financier que peu d'entre eux peuvent se permettre d’encourir. C’est au final l’autocensure qui semble causer le plus de ravages. La censure gouvernementale qui est moins systématique qu’autrefois, au terme de soixante ans de conditionnement des esprits, fait partie intégrante de l’inconscient des auteurs. Yan Lianke lui-même admet qu’il est fort difficile de s’en délivrer puisqu’il n’y a pas échappé. Il avoue, en effet, n’avoir pas osé transcrire la réalité crue des sinistres causés par le sida, préférant recourir aux détours de la fiction dans l’espoir de voir son ouvrage passer au travers des mailles du filet. En vain.

Soline Suchet

Une œuvre au cœur du réel par l’absurde

Dans ses écrits où le tragique rivalise avec l’absurde, Yan Lianke est dans une quête sans répit de la vérité. Cette démarche littéraire ambitieuse a été saluée par de nombreux prix et ne l’empêche pas de connaître un véritable succès en Chine, à Taïwan, Hong Kong ainsi qu’à l’étranger, où son œuvre est traduite dans une dizaine de langues.

Malgré ses nombreux démêlés avec la censure, l’auteur ne fait pas profession de défier ses agents. Son œuvre ne cherche pas tant à provoquer qu’à s’inscrire dans le rôle que Ba Jin (Plus connu par le lectorat français sous la transcription Pa Kin) confie à la littérature, celui de dire la vérité. En dépit d’une écriture empreinte d’absurde et d’onirisme, Yan Lianke est avant tout soucieux de rendre justice à cette vérité. Sans jamais extrapoler, ses récits se fondent au contraire sur son expérience personnelle. L’évocation tout à la fois poétique et douloureuse de l’indigence paysanne, notamment dans Les jours, les mois, les années et Poil de cochon (nouvelle traduite dans le recueil Amour virtuel et poil de cochon : cinq nouvelles de la Chine d’aujourd’hui, trad. par Henri Gaubier, [Paris] : Éditions des Riaux, impr. 2006), prend racine dans une jeunesse vécue au sein d’un village pauvre du Henan, l’une des provinces les plus déshéritées de Chine ; son portrait parodique de l’armée, doublé d’un pastiche de la propagande maoïste dans Servir le peuple, s’inspire de la propre carrière de paysan-soldat de l’auteur engagé comme écrivain de propagande. Au bout du compte, au travers de récits où le tragique rivalise avec l’absurde, se dessine avant tout le souci de décrire de façon détournée une réalité émouvante et inquiétante : celle des tropismes d’une société chinoise qui se débat dans ses contradictions. Son évocation tendre, satirique et pourtant douloureuse de ses contemporains est présente dans chacun de ses récits, censurés ou non. En toile de fond, s'y discerne une interrogation inquiète sur l’avenir d’une Chine entraînée dans une course à l’enrichissement où elle risque de perdre son âme.

Il faut croire que cette inquiétude trouve écho auprès des lecteurs et critiques chinois puisque les ouvrages de l’auteur connaissent un véritable succès en Chine, comme à Taïwan ou Hong Kong. Ils ont reçu une vingtaine de récompenses littéraires, dont deux des prix continentaux les plus prestigieux — le prix Lao She pour Bons baisers de Lénine, l’ouvrage même qui le fit limoger de l’armée, et le prix Lu Xun pour Les jours, les mois, les années - ainsi que le prix très populaire de la revue Asia Weekly pour Le Rêve du Village des Ding. Son succès gagne également l’étranger, où ses ouvrages sont traduits dans plus d’une dizaine de langues.

Pourtant ses récits ne sont pas sans faire débat dans les cercles littéraires, autant pour leur forme que pour leur fond. En effet, les thèmes abordés par l’auteur ne font pas sa seule originalité : lorsqu'on lui pose la question : « Selon vous, un roman politiquement subversif doit-il être également subversif littérairement ? », l’auteur répond aussitôt : « Je suis tout à fait d’accord avec cette idée! Il y a une convergence entre le politique et le littéraire » (entretien entre l’auteur et Bernard Quiriny, rapporté sur le site du Magazine Littéraire). Sa plume acérée à l’imagination fertile contribue à renverser aussi bien conventions littéraires que tabous sociaux, naviguant du lyrisme au prosaïsme, de l'onirisme au réalisme, et de l'absurde au tragique, au gré de récits non linéaires. Si c'est l’absurde qui domine, loin d’être le signe d’une déconnexion avec la réalité, celui-ci se place au contraire au service d’une vérité souvent indicible. Cette audace littéraire n’est pas venue de soi : l’auteur confesse avoir d’abord écrit dans l’espoir d’échapper à la misère, jusqu’à ce que la maladie bouleverse sa manière de voir les choses. Désormais, colère et passion sont l'âme de son travail, et celles-ci s’expriment aussi bien au travers des réalités abordées que par l’originalité d’un style composite très personnel.

Soline Suchet

 

A lire en attendant…

L’œuvre de Yan Lianke sera consultable et empruntable dans son intégralité à l’ouverture de la bibliothèque à la rentrée 2011…

Servir le peuple

Cette novella iconoclaste raconte, sur un air de Lady Chatterley, les amours illicites entre l’épouse sensuelle d’un commandant impotent et le jeune soldat attaché aux tâches domestiques. Derrière ce récit adultérin, Yan Lianke tourne en dérision la propagande maoïste. Le signal des ébats frauduleux des deux héros n’est autre qu’un panneau de bois portant le slogan « Servir le peuple », l’une des plus célèbres formules de Mao Zedong. De même que lorsque la fièvre amoureuse commence de s’épuiser, nos deux tourtereaux découvrent avec émoi que le saccage des symboles maoïstes (bustes, slogans, etc.) décuple leur ardeur. Au-delà de la satire de la confiscation des idéologies au profit de l'intérêt personnel, l’auteur dénonce l’impunité des cadres de l’armée. Un bijou d’insolence, condamné par la censure pour son « érotisme débordant » et sa parodie de l’héritage maoïste.

Trad. du chinois par Claude Payen. Arles : Editions Philippe Picquier, 2006. (Disponible rue de Lille, GEN.III.91574).

Les jours, les mois, les années

Une terrible sécheresse contraint la population d'un petit village de montagne à fuir vers des contrées plus clémentes. Incapable de marcher des jours durant, un vieil homme demeure, en compagnie d'un chien aveugle, à veiller sur un unique pied de maïs. Dès lors, pour l'aïeul comme pour la bête, chaque jour vécu sera une victoire sur la mort. Ce livre est d'une force et d'une beauté à la mesure du paysage aride, de cette plaine couronnée de montagnes dénudées où flamboie un soleil omniprésent. Le roman de Yan Lianke est un hymne à la vie. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l'homme de la faire germer, de l'entretenir, d'en assurer la transmission. C'est un acte de foi, aux confins du conte et du chant, à la langue entêtante, comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l'être. (N’ayant pas lu cet ouvrage, nous nous référons au résumé qui en est donné par l’éditeur français.)

Trad. du chinois par Brigitte Guilbaud, Arles : Editions Philippe Picquier, 2009. 

(Disponible à l’annexe de Dauphine, CHI.D.III.3867)

褐色桎梏 (Carcan de terre), 天津市 : 百花文艺出版社

He si zhi gu, Tianjin shi : Bai hua wen yi chu ban she, 1999

Cette série d’essais illustre à la perfection l'ancrage de l'auteur et de son écriture au sein du monde rural. Dans un langage coloré et parsemé d'expressions dialectales, Yan Lianke dissèque la vie quotidienne des paysans. Il y décrit leurs peines et leurs joies, les angoisses et les espoirs d'un destin enchaîné à la terre, véritable personnage central de cette collection.

(Disponible rue de Lille, CHI.III.3372)

Soline Suchet

 

Bibliographie sélective

Yan Lianke, bibliographie sélective (ouvrages primés)

Les titres entre parenthèses sont des traductions possibles du titre chinois.

《黄金洞》(La grotte d’or)中国文学出版社1998年. Non traduit.

《朝着东南走》(En route vers le Sud-Ouest),作家出版社2000年. Non traduit.

《耙耧天歌》(L’hymne de Balou),北岳文艺出版社2001年. Non traduit.

《坚硬如水》(Dur comme l’eau),长江文艺出版社,2001年;长江文艺出版社,2004年. Non traduit.

《年月日》,新疆出版社2002年. Traduction française : Les jours, les mois, les années, trad. du chinois par Brigitte Guilbaud ; Arles : Editions Philippe Picquier, 2009

《夏日落》(Couchant de soleil estival),春风文艺出版社,1994年.

《走过乡村》,新疆出版社2002年

《受活》,春风文艺出版社,2004年. Traduction française : Bons baisers de Lénine, trad. du chinois par Sylvie Gentil, Arles : Editions Philippe Picquier, 2009.

《为人民服务》,2005 年. Traduction française : Servir le peuple, trad. du chinois par Claude Payen ; Arles : Editions Philippe Picquier, 2006.

《丁庄梦》,上海文艺出版社,2006年. Traduction française : Le Rêve du Village des Ding, trad. du chinois par Claude Payen ; Arles : Editions Philippe Picquier, 2006. Rééd. trad. du chinois par Claude Payen, Arles : Editions Philippe Picquier, 2009

《风雅颂》(Ballade, Hymne, Ode),江苏人民出版社,2008年. Non traduit.

Soline Suchet

 


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