Publié : 29/11/2021, mis à jour: 28/03/2022 à 19:28
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De la danse indienne… à la BULAC, parcours d’une lectrice assidue

En assistant à son premier cours de danse indienne, Iris Farkhondeh est loin d’imaginer que celui-ci va la conduire à bifurquer dans ses études. C’est ainsi qu'en 2002, elle entame un cursus en études indiennes à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris III. Avec l’étude du sanskrit, elle va mettre ses pas dans les pas de certains des auteurs des grands textes littéraires rédigés au Cachemire, entre le VIIIe et le XIIe siècles, tels que Somadeva ou Kṣemendra. Pour cheminer jusqu’à la thèse, qu’elle soutient avec succès en 2017, l’étudiante devient une utilisatrice experte de la BULAC, qui se convertit à certaines périodes, selon ses propres termes, en « résidence principale ».

Portrait d'Iris Farkhondeh

Portrait d'Iris Farkhondeh (Grégoire Maisonneuve / BULAC).

Par Clotilde Monteiro,
responsable de la
Communication institutionnelle

Iris Farkhondeh est chercheuse en études Indiennes (sanskrit), affiliée à l’EA 2120, groupe de recherches en études indiennes (GREI), École pratique des hautes études / Sorbonne Nouvelle ; lauréate d’une bourse de recherche (2020 / 2021) sur l’histoire des collections de la Bibliothèque nationale de France et du musée du quai Branly.

Elle a également contribué au Projet DELI, le projet de Dictionnaire Encyclopédique des Littératures de l’Inde, dont la BULAC accueille le séminaire mensuel.

Intitulé de sa thèse : Représentations des femmes dans la littérature sanskrite du Cachemire (VIIIe-XIIe siècles). En savoir plus

Allier deux passions, le sanskrit et la danse

Iris Farkhondeh

Portrait d'Iris Farkhondeh (Grégoire Maisonneuve / BULAC).

Contre toute attente, c’est la pratique de la danse indienne qui a conduit la jeune chercheuse, Iris Farkhondeh, jusqu'à la BULAC. Après des études d’histoire et d’archéologie, elle s’inscrit en 2002 à l’université Paris III pour entamer un cursus en études indiennes : « J’ai eu envie de me mettre au sanskrit pour pouvoir lire le nāṭyaśāstra, un traité d'art dramatique extrêmement ancien dont il était souvent question dans mes cours de danse. J’ai donc initialement entrepris l’étude du sanskrit pour avoir un accès direct à cette œuvre mais ce sont finalement les contes sanskrits, les belles-lettres et les pièces de théâtre qui ont le plus nourri ma curiosité. » Elle se plonge alors avec ardeur dans la lecture et dans l’étude de cette abondante littérature. Elle dit s’être « rapidement départie du poncif qui voudrait faire du nāṭyaśāstra l’alpha et l’omega des danses classiques indiennes ». Aujourd’hui ce n’est plus du tout sous l’angle de la littérature normative qu’elle travaille à allier ses deux passions que sont le sanskrit et la danse. Elle donne régulièrement des conférences dansées sur les interprétations chorégraphiques du Gītagovinda de Jayadeva, célèbre poème sanskrit de la fin du XIIe siècle.

De fil en aiguille, Iris Farkhondeh poursuit son cursus jusqu’au doctorat et soutient sa thèse avec succès en 2017. Son sujet porte sur les personnages féminins dans un corpus de textes littéraires rédigés au Cachemire entre le VIIIe et le XIIe siècles. Cet ensemble est constitué d’un recueil de contes, le Kathāsaritsāgara, l’Océan des rivières de contes, de Somadeva (rédigé à la fin du XIe siècle), d’une chronique des dynasties royales du Cachemire, la Rājataraṅgiṇī de Kalhaṇa (milieu du XIIe siècle) et de deux poèmes sur les courtisanes, le Kuṭṭanīmata de Dāmodaragupta (VIIIe siècle) et surtout la Samayamātṛkā de Kṣemendra (XIe siècle), œuvre satirique dont elle propose une traduction française en annexe de sa thèse. Elle prépare actuellement une édition critique de ce poème qu’elle qualifie d’« œuvre savoureuse ».
La BULAC conserve des éditions de tous ces textes ainsi que de nombreuses études historiques et philologiques « précieuses pour quiconque s’intéresse au sanskrit, à l’étude de la langue, à la traduction de sa littérature d’une grande variété, mais aussi plus largement à l’histoire culturelle de l’Inde et à l’étude de l’histoire de l’indianisme », précise cette lectrice avertie.

Plongée dans les trésors littéraires de la BIULO

C'est dans la salle de lecture de la rue de Lille qu'Iris Farkhondeh commence à se familiariser avec ces collections. À partir de 2002, elle devient une habituée de la bibliothèque interuniversitaire des langues orientales (BIULO) qui dépend encore de l’université Paris III, alors que ses collections constituent déjà le cœur du « projet BULAC ». Elle revient avec un plaisir non dissimulé sur cette période où elle effectue ses premières recherches bibliographiques dans les tiroirs de fiches cartonnées de la rue de Lille, supplantées peu à peu par les catalogues électroniques : « J’y ai découvert le SUDOC, le catalogue des bibliothèques universitaires, puis le catalogue en ligne de la BULAC », se remémore-t-elle. Refait également surface, non sans émotion, la période de ce tutorat qu'elle obtient entre octobre 2004 et mars 2005 pour assister les lecteurs dans leurs recherches bibliographiques. Elle se souvient de son plaisir à les accueillir dans la petite salle de lecture de la BIULO, ravie de découvrir la variété de leurs sujets de recherche. Pour cette future doctorante, le catalogue de la BULAC, désormais accessible en ligne, rend tangible le futur rassemblement en un seul lieu des riches collections de la BIULO et d’autres établissements : « Je devenais de plus en plus impatiente de voir sortir de terre cette fameuse BULAC dont on nous parlait tant. »

BIULO, salle de lecture

BIULO, salle de lecture (2008). Sladjana Stankovic / BULAC.

En attendant l’ouverture, Iris Farkhondeh sélectionne et explore patiemment ses sources dans le fonds de littérature sanskrite. Elle définit son corpus de thèse réunissant, précise-t-elle avec enthousiasme, des œuvres composées à une époque qui ne laisse pas de la captiver. En faisant un rapide tour d'horizon des trésors littéraires qui l'accompagnent au quotidien, elle parle avec ferveur de cette « période d’une extrême richesse culturelle et littéraire caractérisée par une assez grande liberté de ton ». C'est notamment le cas du Kathāsaritsāgara, traduit à la « Pléiade » sous le titre, Océan des rivières de contes, une œuvre qui l’a frappée par ses nombreux contrastes avec les textes normatifs sanskrits. Elle pointe aussi l’autre aspect remarquable de ces textes qui sont datés : « Très souvent en Inde, des textes littéraires anciens pourtant très réputés ne sont pas datés ou alors très approximativement. » Mais ces précisions chronologiques ne suffisent pas à satisfaire la curiosité de notre exégète qui dit rêver de « pouvoir évaluer dans quelle mesure ces textes de fiction sont le reflet d’une réalité sociale de l’époque. » Elle évoque pour finir Kṣemendra, l’auteur de prédilection dont elle a choisi de traduire un poème : « Cet écrivain polygraphe a laissé une œuvre conséquente constituée de textes très divers dont des poèmes satiriques qui ne manquent pas de sel. »

La BULAC, le choc de la modernité

Iris Farkhondeh, rez-de-jardin

Rez-de-jardin de la BULAC. Grégoire Maisonneuve / BULAC.

L’année 2011 est celle de l’emménagement des collections. Et tandis qu’Iris Farkhondeh poursuit ses explorations livresques et entreprend la rédaction de sa thèse, la « période projet » de la BULAC touche à sa fin. Les kilomètres linéaires de documents imprimés qui constituent déjà le catalogue en ligne de la BULAC investissent les trois étages de la salle de lecture et les trois niveaux de magasins de cette bibliothèque du XXIe siècle, comme certains la qualifient déjà. Le 12 décembre, le public peut enfin franchir ses portes. Iris Farkhondeh passe pour la première fois le contrôle d'accès de la salle de lecture en janvier 2012 et en garde un souvenir précis : « D’abord, il y a eu le choc de la modernité le premier jour de mon arrivée à la BULAC, comparée à la BIULO, son catalogue papier et les petites fiches jaunes que l’on remplissait pour consulter des livres… » Elle se souvient avoir d’emblée apprécié le confort de trouver rassemblées toutes ces collections. Elle dit aussi avoir été « impressionnée par l’importance de la richesse des collections, grâce notamment, pour ce qui est des études indiennes, au rassemblement du fonds Jules Bloch de l’École pratique des Hautes Études et d’une partie du fonds de l’École française d’Extrême-Orient ».

 Prêt-retour

Grégoire Maisonneuve / BULAC.

Très vite, Iris Farkhondeh devient une lectrice assidue de la BULAC. Alors que les travaux pour sa thèse s’intensifient, elle avoue passer une assez grande partie de sa vie dans la bibliothèque. Elle dit apprécier la souplesse des horaires d'ouverture du nouvel établissement grâce notamment à l'amplitude horaire de sa Bibliothèque de nuit, ouverte 24 heures sur 24 : « La BULAC devient à certaines périodes ma résidence principale car j’y passe plus de temps que chez moi. C’est un endroit où j’ai énormément de plaisir à travailler et à interagir avec l’équipe des bibliothécaires. J’apprécie surtout de pouvoir m'isoler de tous dans un carrel. Dans les périodes de travail intense, je privilégie les carrels de nuit qui me permettent d’arriver à 8 heures le matin avant l’ouverture ou de partir plus tard le soir. Mais j’y reste rarement au-delà de 22 heures. La thèse est une sorte de marathon et il faut savoir répartir son énergie au quotidien quand on écrit. » En utilisatrice experte de la BULAC, Iris Farkhondeh nous parle aussi des autres services qu’elle utilise à l’envi, que ce soit le prêt entre bibliothèque (PEB), qui lui a régulièrement permis, nous dit-elle, de gagner un temps précieux. De même qu’elle participe aux formations dispensées par les bibliothécaires, à Zotero, ou à HAL, une formation sur laquelle elle s'est précipitée, les équipes de recherche encourageant leurs membres à déposer leurs travaux sur cette plate-forme académique en ligne.

Un livre qui m’a émue

Aurel Stein, In Memoriam, Pandit Govind Kaul

In Memoriam, Pandit Govind Kaul, 1846-1869, by Aurel Stein (cote EFEOB BIO 48), collections de la BULAC. Grégoire Maisonneuve / BULAC.

Nul doute que cette abonnée aux carrels et à la Réserve de la BULAC a su au fil du temps faire son miel des collections mises à sa disposition. À la question quel est l'ouvrage le plus remarquable qu'elle ait eu en main, Iris Farkhondeh répond sans aucune hésitation : « J’ai consulté un jour un document qui m’a émue. C’est un fascicule qui fait une vingtaine de pages et qui constitue la préface d’un travail plus important. Il s’intitule In memoriam Paṇḍit Govind Kaul, 1846-1899. L’hommage à ce pandit a été rédigé au Cachemire en 1922 par Marc Aurel Stein, qui est né en 1862 en Hongrie et décédé en 1943 à Kaboul, et qui a été le directeur de l’Oriental College à Lahore. C’est un chercheur absolument incontournable pour quiconque s’intéresse au Cachemire. On trouve sur la couverture de ce livret la dédicace suivante de la main de Stein : "Hommage amical et très cordial. A. Stein". Je suppose que Stein a offert ce petit volume à l'orientaliste Louis Finot et qu’il le lui a dédicacé. C’est très simple mais émouvant de voir ces quelques mots écrits en français de la main de ce grand chercheur qui rend hommage dans ce texte à un savant cachemirien en qui il reconnaît un collaborateur précieux. Cet hommage lève le voile sur la singularité d'une relation qui bat en brèche l’image habituelle de l’orientaliste se servant du savoir des pandits sans même évoquer leurs noms dans ses travaux. Aurel Stein retrace la biographie de ce savant lettré indien en reconnaissant tout ce que ses travaux et ses recherches lui doivent, tout ce qu’il n’aurait pas pu réaliser sans le précieux concours de ce grand savant. »

En conclusion du récit de la rencontre inopinée avec ce texte dédicacé de la main de son auteur, par-delà l’émotion, la jeune chercheuse en vient à évoquer une dimension essentielle à ses yeux, l'existence d'une éthique dans le travail du chercheur : « C’est un témoignage d’amitié à la fois simple et beau qui donne à voir une collaboration intellectuelle réelle entre un savant occidental et un savant indien. Il nous dit que la richesse de la recherche, c’est de pouvoir croiser les écrits des uns et des autres, et qu’il est important d'honorer les travaux de ceux qui nous ont précédés, sans lesquels on ne saurait mener à bien nos propres recherches. »

Entre la BnF, le quai Branly... et la BULAC

Iris Farkhondeh, BnF

Salle des manuscrit, BnF. Grégoire Maisonneuve / BULAC.

Iris Farkhondeh dit retrouver avec joie Paris et la BULAC, en septembre 2020. Deux séjours de recherche postdoctorale à Leyde et à Hambourg l’avaient éloignée de la capitale durant plus d’un an, après la soutenance de sa thèse. Une bourse de recherche sur l’histoire des collections de la Bibliothèque nationale de France et du musée du quai Branly fraîchement obtenue lui permet désormais de continuer à marcher dans les pas des philologues Aurel Stein et Alfred Foucher. Elle a également entrepris de s’intéresser à l'une de leurs contemporaines, l’exploratrice et collectionneuse, amatrice de photographies, Isabelle Massieu, assez peu connue « bien qu'elle ait été la première exploratrice à se rendre au Népal, avant Alexandra David-Néel », précise Iris Farkhondeh. Voyager avec ces trois figures remarquables à travers le Cachemire de la toute fin du XIXe siècle, c’est le cap que s’est fixé la jeune chercheuse. En étudiant l’histoire des collections et des archives de cette période, Iris Farkhondeh ambitionne de mettre à jour certains des liens tissés entre les différents acteurs de la connaissance, voyageurs, lettrés indiens et européens et de préciser les différents canaux de diffusion des savoirs sur le Cachemire en Europe. Même si notre lectrice assidue est amenée à naviguer dans ce Paris qu'elle affectionne, entre le quadrilatère Richelieu de la BnF et le musée du quai Branly, la BULAC reste son port d'attache.

BULAC, carrel de nuit

BULAC, carrel de nuit, Grégoire Maisonneuve / BULAC.

La bande son d'Iris Farkhondeh

Extraits musicaux du Gītagovinda
- par Nithyasree Mahadevan : « C’est un morceau que j’écoutais beaucoup dans mes vertes années quand j’ai commencé le sanskrit et les études indiennes, du temps de la rue de Lille. »
- par TM Krishna : « Le chanteur le plus connu de sa génération en Inde du Sud, et un opposant notoire au nationalisme de Narendra Modi. »

La BULAC vue par Gwenael Beuchet. Catalogue de l'exposition, « L’Inde et les ganjifas ». Grégoire Maisonneuve / BULAC.

Le fonds en langues indiennes de la BULAC représente la diversité linguistique du pays, qui comptait en 2019 vingt-deux langues officielles, hormis l’anglais. La bibliothèque possède des ouvrages en hindi, en ourdou, en bengali, en tamoule, en cingalais...

La BULAC vue par Gwenael Beuchet, musée de la Carte à jouer, Issy-les-Moulineaux. Grégoire Maisonneuve / BULAC.

La pièce de théâtre, Tasher Desh, de Rabindranath Tagore, dont l’unique exemplaire en France est conservé dans les collections de la BULAC, a pu être exhumée grâce à la sagacité de Gwenael Beuchet. Ce trésor enfoui...