Publié : 28 avril 2022
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Disparition d'Alexander Vovin

Alexander Vovin (1961-2022), linguiste spécialiste des langues du nord-est asiatique, est décédé le 8 avril dernier, à l'âge de 61 ans. Par la profondeur et la variété de ses recherches, il laisse une empreinte durable sur la linguistique diachronique, dans les domaines japonais, coréen et altaïque.

Disparition d'Alexander Vovin

Détail de la couverture d'une grammaire publiée par Alexander Vovin, A descriptive and comparative grammar of western Old Japanese. 1. Sources, script and phonology, lexicon, nominals, Folkestone, Kent : Global Oriental, 2005.

Formé à l’université de Saint-Pétersbourg, où il donna ses tout premiers cours, Alexander Vovin accomplit d’abord une carrière aux États-Unis (Michigan University, puis Miami University) avant de rejoindre l’université d’Hawaï où il resta une dizaine d’années. Il enseigna aussi quelques années au Japon (Kyôto) et en Europe (université de la Ruhr à Bochum). Directeur d'études à l'EHESS depuis 2014, Alexander Vovin était titulaire de la chaire de linguistique historique du Japon et de l’Asie du Nord-Est.

Outre sa traduction annotée de l’anthologie de poésie classique japonaise Man’yōshū (VIIIe siècle)1, il s’était intéressé à l’étymologie et aux contacts de langues en Asie orientale. Il était devenu un fin connaisseur d’une langue rare, l’ainu2, et travaillait assidûment sur l’étymologie de la langue japonaise. Ce faisant, il s’était intéressé particulièrement à la langue coréenne dans ses rapports avec les langues voisines.

Son intérêt pour les langues altaïques l’avait aussi conduit à s’intéresser aux langues toungouses3, et notamment au mandchou. Il avait même identifié des emprunts des toungouses aux langues « eskimo »4. Passionné par les contacts de langues et l’étymologie, il avait très récemment identifié des influences austronésiennes dans la langue japonaise5.

L’importance des langues mongoliques ne lui avait pas non plus échappé ; il avait réalisé le déchiffrement d’inscriptions épigraphiques anciennes, avec les stèles de Khüis Tolgoi (début du VIIe siècle), trouvées en 1975 dans la province de Bulgan, dans le nord de la République de Mongolie, et de Bugut (586), située dans l’arrondissement d’Ikh-Tamir, dans la province d’Arkhangai, en République de Mongolie. Celles-ci, rédigées en écriture brahmi6, révélèrent pourtant une découverte majeure, à savoir un état antique du mongol, celui de la fin du VIe siècle, alors que la langue la plus ancienne était jusque-là surtout connue dans ses formes du XIIIe siècle. Il avait également travaillé sur le turcique, avec le tabghach7, langue türk de la dynastie des Wei du Nord8.

Les langues mongoliques lui fournirent un autre terrain de recherches, avec l’étude du khitan, langue des fondateurs de la dynastie des Liao, qui régna sur la Chine du Nord, la Mandchourie et la Mongolie, de 907 à 1125. Non content d’étudier le khitan et son écriture, Alexander Vovin avait remarqué la présence, dans le vocabulaire khitan, de termes empruntés au coréen.

Outre sa contribution générale à l’étude de la grammaire et de l’étymologie des grandes langues de la région, Alexander Vovin a confirmé l’extraordinaire osmose des idiomes de l’Asie du Nord-Est, enrichies par la circulation des hommes, donc des mots.

  • 1 Onze volumes ont été publiés chez l’éditeur Brill, à Leiden.
  • 2 L’ainu est la langue des Ainu, occupants du Nord du Japon. Les Ainu ont été au fil de l’histoire progressivement refoulés vers Hokkaido, la grande île du Nord, puis assimilés par les Japonais.
  • 3 Les peuples toungouses se composent notamment des Evenk, Lamoutes, Nanaï et du groupe mandchou avec les Mandchous, les Xibe et les Oroqen.
  • 4 A. Vovin, « Eskimo Loanwords in Northern Tungusic », in Iran and the Caucasus 19 (2015) 87-95, Koninklijke rill NV, Leiden, 2015. On parle de langues eskimo aléoutes ou plus précisément de langues inuites-yupik unangax.
  • 5 A. Vovin, « Austronesians in the Northern Waters? », International Journal of Eurasian Linguistics 3 (2021), p.272–300.
  • 6 Système d’écriture apparu en Inde au IIIe siècle avant Jésus-Christ, et qui connut une vaste diffusion.
  • 7 Les Tabghatch (en chinois tuòbá) sont un clan appartenant aux peuples Xianbei, des éleveurs nomades.
  • 8 Bei Wei ou Tuoba Wei. Cette dynastie règne sur le Nord de la Chine de 386 à 534.

Les publications d'Alexandre Vovin dans le catalogue de la BULAC

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Nos intervenants

Laurent Quisefit
Agent BULAC

Laurent Quisefit est chargé de collections pour le domaine coréen de la BULAC, chargé de cours pour l'Inalco, et docteur en Asie orientale et sciences humaines, chercheur associé à l'UMR 8173 - Chine, Corée, Japon (EHESS - CNRS).