Publié : 19/07/2022, mis à jour: 20/09/2022 à 22:44
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Domaine Taïwan

Créé à l’ouverture de la BULAC, le domaine Taïwan accompagne l'émergence des études taïwanaises et propose l’une des plus riches collections françaises sur la littérature, l’histoire et la société de Taïwan. Les collections rassemblent 4 200 titres et couvrent la production littéraire de l’archipel et les études sur Taïwan. Plus de 150 titres de presse et de revues académiques, dont une vingtaine d’abonnements courants, s’ajoutent à cet ensemble constitué par les acquisitions de la BULAC et les collections issues de la Bibliothèque interuniversitaire des langues orientales (BIULO), de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) et du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Plusieurs ressources en ligne complètent l’offre documentaire : les portails de revues Taiwan Electronic Periodical Services (TEPS) et Sinica Sinoweb, les revues chinoises d’études taïwanaises du portail China Academic Journals (CAJ), la revue International Journal of Taiwan Studies ainsi que des titres de livres électroniques publiés par Brill.

The Island Formosa and the Pescadores by Johannes Vingboons (ca 1640)

The Island Formosa and the Pescadores, par Johannes Vingboons, ca 1640.

Aux origines du fonds

La taille modeste du fonds s’explique par la jeunesse des études taïwanaises. Il faut en effet attendre les années 1970 pour que l’étude de Taïwan commence à se distinguer du champ des études chinoises.

Jusqu’alors, Taïwan était considérée comme partie intégrante du monde chinois. En effet, les flux migratoires en provenance du continent à partir du XVIIe siècle et l'intégration de l'archipel à l'empire mandchou pendant plus de deux siècles (1684-1895) ont conduit à une profonde sinisation de la culture locale. Ce processus, mis entre parenthèses sous la colonisation japonaise (1895-1945), se réaffirme à la suite de la rétrocession de l'île à la Chine. La guerre civile fait alors rage sur le continent, opposant le Guomindang 國民黨, à la tête de la toute jeune République de Chine, au parti communiste. À l'issue de la victoire communiste, le Guomindang se replie à Taïwan, entraînant dans son sillage plus d'un million de Chinois continentaux. Chiang Kai-Shek (1887-1975) y installe le gouvernement de la République de Chine (ROC), dans l’attente d’une reconquête de la Chine qui n’aura jamais lieu. Au même moment, sur le continent, la République populaire de Chine (RPC) se ferme aux étrangers, conduisant les sinologues à privilégier Taïwan comme terrain d'étude de la culture chinoise, du moins jusqu’à la réouverture de la Chine populaire aux étrangers (1978).

How Taiwan Became Chinese

Tonio AndradeHow Taiwan Became Chinese. Dutch, Spanish, and Han Colonization in the Seventeenth Century, New York, Cambridge University Press, 2008. Collections de la BULAC, 43TW 958.71 AND.

La culture locale est toutefois le fruit d'influences multiples, dont les collections de la BULAC se font l'écho : les populations austronésiennes, arrivées sur l'île plus de 4000 ans avant notre ère ; la présence coloniale des Espagnols (1626-1642) et des Hollandais (1624-1662) ; les conquêtes chinoises, avec l’arrivée en 1661 de Koxinga (國姓爺 1624-1662), loyaliste de la dynastie Ming (1368-1644), puis en 1683 de l'armée mandchoue ; les flux migratoires Hakka et Hoklo du XVIIe au XIXe siècles ; la colonisation japonaise (1895-1945) ; les waishengren (外省人), ou continentaux, arrivés avec le Guomindang, dont la culture et la langue diffèrent des Hakka et Hoklo enracinés depuis les Qing ; les Américains, enfin, dont la présence ne manque pas d’influer sur l’économie taïwanaise et d'ouvrir la scène littéraire et artistique aux influences occidentales. Cette histoire a produit une culture originale, favorisée par son insularité comme par son ouverture aux influences extérieures.

Après la mort de Chiang Kai-shek, en 1975, et la levée de la loi martiale en 1987, l'archipel voit fleurir un discours critique sur le Guomindang, accompagné d’un débat autour de l’identité historique, littéraire et linguistique de Taïwan. La naissance d’une conscience taïwanaise, aussi ambiguë soit-elle, l'émergence du débat autour de l'indépendance, le processus de démocratisation et l’essor économique de l’île distinguent Taïwan comme un sujet d’étude à part entière. L’île devient un terrain d’enquête privilégié sur les paradigmes économiques, les processus de démocratisation et les politiques d'identité.

Taïwan : enquête sur une identité  ​

Christine Chaigne, Catherine Paix, Chantal Zheng, Taïwan : enquête sur une identité, Paris, Karthala, 2000. Collections de la BULAC, 43TW 303 CHA.

À partir des années 1980, le champ des études taïwanaises commence à s’institutionnaliser, en Asie puis en Occident, avec l’apparition de centres de recherche, d’associations professionnelles, de conférences et de revues dédiés. Il faut attendre le tournant du siècle pour que les études taïwanaises prennent leur essor en Europe et en France. L’Association européenne des études taïwanaises (EATS) voit le jour en 2004 et l’Association francophone pour l’étude de Taïwan (AFET), en 2011. Avant même son ouverture, la BULAC accompagne ce mouvement en prévoyant un espace dédié à Taïwan au sein des futures salles de lecture (cote 43TW). En 2013, les études taïwanaises sont explicitement inscrites dans la politique documentaire de l’établissement ; elles disposent d’un budget distinct depuis 2016.

La documentation sur Taïwan n’est toutefois pas absente des fonds qui rejoignent la BULAC en 2011. La BIULO contribue à hauteur de 2 000 volumes à forte dominante littéraire et 154 titres de revues ; l’EFEO apporte onze titres de revues accompagnés d’une centaine de volumes sur l’histoire, la littérature et la société taïwanaises ; le CECMC dépose les volumes correspondant aux années 1956-1991 du Quotidien du centre (zhongyang ribao 中央日報), journal officiel du Guomindang et principal organe de presse durant la Terreur blanche (1949-1987).

Zhong yang ri bao

中央日報 | Zhong yang ri bao [Central daily news]Taibei, Zhong yang ri bao she, 1949-2006. Collections de la BULAC, CECMC QUO CHIN 6.

Zhong yang ri bao

中央日報 | Zhong yang ri bao [Central daily news]. Taibei, Zhong yang ri bao she, 1949-2006. Collections de la BULAC, CECMC QUO CHIN 6.

Caractéristiques du fonds

A history of Taiwan literature

Ye Shitao, translated and edited by Christopher Lupke, A history of Taiwan literature, Amherst, New York, Cambria Press, 2020. Collections de la BULAC, 43TW 851.02 YE.ST.

Le fonds est constitué pour moitié de dons. Parmi les plus remarquables, plusieurs centaines d’ouvrages sont issus de l'ancienne bibliothèque du Bureau de représentation de Taipei en France, dont la majeure partie fut cédée à la BIULO en 2004. On y trouve des œuvres littéraires et des essais critiques publiés à Taïwan entre les années 1950 et 1990. Depuis la fin des années 2000, la Bibliothèque nationale de Taïwan constitue la source principale de dons, permettant de capter un échantillon de la littérature grise des administrations et de la production régionale et communale. En complément, la BULAC conduit une active politique d’achats et la collection s’accroît de 150 à 300 volumes selon les années.

Le domaine comprend une majorité d’ouvrages édités à Taïwan (73 %). Il s’agit principalement de publications en mandarin de Taïwan (guoyu 國語), même si on y trouve également de la documentation en dialectes chinois (taïwanais, hakka) et en langues formosanes. Les publications occidentales représentent 20 % du fonds et sont dominées par les études européennes. Le reste se partage entre les ouvrages édités en Chine et au Japon. Les points forts du fonds sont la littérature (35 %), les sciences sociales (28 %) et l’histoire (20 %).

Les collections littéraires couvrent tous les genres. Les grands noms de la littérature y sont représentés, depuis la tradition classique introduite par les lettrés chinois au XVIIIe siècle jusqu’aux développements les plus contemporains. La diversité linguistique de l’île y est reflétée, chinois classique, japonais, taïwanais, hakka et langues aborigènes côtoyant une production littéraire dominée par le chinois moderne. Aux côtés des œuvres en langue originale (dont un pourcentage important de premières éditions), on trouve des traductions et des études historiques, thématiques, biographiques et critiques. S’y ajoutent une douzaine de revues littéraires imprimées, anciennes ou contemporaines, complétées par une cinquantaine de titres accessibles en ligne via le portail TEPS.

On the Tracks of Anthropologists : Centennial Exhibit of Taiwan Anthropology

人類學家的足跡 : 臺灣人類學百年特展 | Ren lei xue jia de zu ji : Taiwan ren lei xue bai nian te zhan [On the Tracks of Anthropologists : Centennial Exhibit of Taiwan Anthropology]. Taibei Shi, Zhong yang yan jiu yuan min zu xue yan jiu suo bo wu guan, Minguo 100 [2011]. Collections de la BULAC, BULAC MON 4 6437.

Les sciences sociales sont marquées par le poids des études occidentales (50 %) qui se sont développées autour d’elles. La science politique a longtemps dominé, avec pour sujets privilégiés le processus de démocratisation, les politiques culturelles, les dynamiques identitaires et les relations internationales (en particulier avec la Chine). Les sciences économiques sont également bien représentées, surtout entre les années 1970 et 1990, où le « miracle économique taïwanais » inspire chercheurs et analystes. Depuis la fin des années 1990, l’étude des transformations sociales, les questions de mémoire, les études de genre, les relations interethniques, l'étude des populations formosanes et l'anthropologie culturelle et religieuse occupent une place croissante.

Les sources éditées constituent près de la moitié des collections d’histoire et géographie. Elles couvrent toutes les périodes de l’histoire taïwanaise. La BULAC conserve notamment les trois premières séries de la compilation des archives de Taïwan sous les Ming et les Qing (明清臺灣檔案彙編), plusieurs monographies locales rédigées entre les XVIIIe et XXe siècles, une centaine de titres de la Banque de Taïwan, qui a compilé et réimprimé de nombreuses sources historiques sur l’histoire de l’île au tournant des XIXe et XXe siècles, et la collection quasi complète de l’encyclopédie historique 重修臺灣省通志. On y trouve également nombre de mémoires, journaux et correspondances de personnalités politiques. Ces sources sont complétées par des études historiques : un tiers portent sur l’histoire de Taïwan avant l’occupation japonaise, en particulier sur la période Qing (1663-1895), la conquête Ming (1661-1662) et, dans une moindre mesure, la colonisation néerlandaise (1624-1661) ; les deux tiers restants portent essentiellement sur la colonisation japonaise et l’histoire de Taïwan depuis 1945.

Zhongguo di fang zhi ji cheng

中國地方志集成 1. 臺灣府縣志輯 Zhongguo di fang zhi ji cheng. 1. Taiwan fu xian zhi ji. Shanghai, Shanghai shu dian[Chengdu], Ba Shu shu she[Nanjing], Jiangsu gu ji chu ban she, 1999. Collections de la BULAC, 43TW 902 TAI 1.

Zhongguo di fang zhi ji cheng

中國地方志集成 1. 臺灣府縣志輯 Zhongguo di fang zhi ji cheng. 1. Taiwan fu xian zhi ji. Shanghai, Shanghai shu dian[Chengdu], Ba Shu shu she[Nanjing], Jiangsu gu ji chu ban she, 1999. Collections de la BULAC, 43TW 902 TAI 1.

Nanwang Puyuma-English Dictionary

Josiane Cauquelin, Nanwang Puyuma-English Dictionary, Tapei, Institute of Linguistics, Academia Sinica, 2015. Collections de la BULAC, BULAC MON 4 4666.

Les langues et la linguistique sont faiblement représentées (3 %). Seuls les documents portant sur les langues formosanes et les variantes locales du minnan, du hakka et du mandarin sont classés dans le domaine Taïwan. Ces langues demeurent peu étudiées, aussi les acquisitions se concentrent-elles sur l’achat de dictionnaires, méthodes, grammaires et les rares études linguistiques publiées. La philosophie et la religion sont également en retrait (3 %). Elles couvrent les traditions des populations formosanes et les études sur les particularismes locaux des courants venus de Chine (confucianisme, bouddhisme, taoïsme). Les arts et l’artisanat, pour finir, représentent 13 % de la collection. Tous les champs sont représentés, bien que le cinéma (30 %) demeure un sujet d’acquisition privilégié.

Taïwan au prisme des collections

Le caractère récent du fonds se reflète dans la répartition des dates d’édition qu’on peut diviser en trois périodes : avant 1945 (moins de 1 % de la collection), 1945-1987 (25 %) et depuis 1987 (75 %). Bien qu’elle puisse sembler artificielle, cette périodisation permet de suivre l’émergence de l’intérêt pour Taïwan, l’évolution de l’édition locale, et les mutations politiques et culturelles de l’archipel.

Une île oubliée

Alphabet de la langue des Formosans

Alphabet de la langue des Formosans, tiré de Description de l'île de Formosa en Asie (...), Amsterdam, 1705.

Le faible nombre de titres antérieurs à 1945 (50) trahit le désintérêt des Français de l’époque pour Taïwan. Depuis la création au XIXe siècle des chaires de chinois au Collège de France (1814) puis à l’École des langues orientales vivantes (1843), le regard se porte exclusivement sur le continent.

Parmi la vingtaine de titres européens, notons un livret de douze pages en néerlandais, daté de 1661, racontant le siège par Koxinga de la colonie néerlandaise de Formose, et l’édition française en 1705 d’un document particulièrement cocasse, la Description de l'île de Formosa en Asie (...). Il s’agit en réalité d’un faux, publié à Londres en 1704 par un certain George Psalmanazar (c. 1679-1763), imposteur qui prétendit être le premier Formosan à visiter l'Europe. Bien que monté de toutes pièces, cet ouvrage qui présentait une langue et des coutumes totalement inventées fit autorité durant une partie du XVIIIe siècle. 17 titres édités entre 1874 et 1938 comprennent des descriptions de voyageurs et missionnaires et quelques rares études, principalement historiques, dont L'île Formose : histoire et description de Camille Imbault-Huart (1893).

Plus de la moitié de ce petit corpus est constitué de titres du gouvernement colonial japonais édités entre 1910 et 1938, et acquis dans le cadre de la constitution du fonds japonais. Malgré le peu d’ouvrages conservés, cette proportion des études japonaises reflète une réalité : les Japonais furent les premiers à s’intéresser à Taïwan, en lien avec leurs intérêts coloniaux. Ces documents portent principalement sur les ressources locales et, de manière notable, sur les cultures et langues aborigènes. En effet, les Japonais peuvent être considérés comme les pères des études aborigènes à Taïwan, avec la conduite des premières études anthropologiques sur l’île.

L’édition taïwanaise sous la Terreur blanche

Les ouvrages édités entre 1945 et 1987 (environ 2 000 volumes) proviennent en majorité du Bureau de représentation de Taïwan en France, dont la bibliothèque a été offerte à la BIULO en 2004. L’ensemble se compose à 90 % d’ouvrages édités à Taïwan et donne à voir le climat politique et culturel de l’île à l’époque de la loi martiale, période qui reçut le surnom de « Terreur blanche ».

Zhōnghuá wénhuà fùxīng yuèkān

中華文化復興月刊 | Zhōnghuá wénhuà fùxīng yuèkān. Taibei, Zhōnghuá wénhuà fùxīng yùndòng tuīxíng wěiyuánhuì, 1968-1991, n°10. Collections de la BULAC, BIULO CHIP.194.

Le contrôle du gouvernement sur l’expression culturelle se traduit par une surreprésentation des maisons d’éditions affiliées au parti (60 %). Une série de journaux et une centaine de pamphlets sont édités par la ligue mondiale anti-communiste, fondée à l’initiative de Chiang Kai-Shek. Le gouvernement encourage un art et une littérature nationalistes et anti-communistes qui trouvent leur prolongement dans le mouvement pour la Renaissance culturelle chinoise (Zhonghua wenhua fuxing yundong 中華文化復興運動), lancé en 1966 en réponse à la Révolution culturelle. La BULAC conserve plusieurs documents qui témoignent de cette époque, notamment une trentaine de titres du Comité pour la promotion de la Renaissance culturelle, des manuels scolaires et des essais sur l’éducation.

Chiang Kai-Shek y voit le moyen d’affirmer symboliquement la légitimé du Guomindang sur l’ensemble de la Chine. Il cherche à dresser la République de Chine à Taïwan en rempart de la culture chinoise traditionnelle, tout en revendiquant l’héritage politique de Sun Yat-Sen, père de la révolution de 1911. Ce double souci se traduit dans les collections par une série de publications sur la pensée et l’héritage politique de Sun Yat-Sen, ainsi qu’un bel échantillon de rééditions de classiques chinois classés dans le domaine chinois. 

L’entreprise de sinisation et d’ensemencement d’une conscience chinoise au sein de la population locale s’affirme dans tous les champs. Jusqu’à la fin des années 1960, le pouvoir politique et l’administration sont exclusivement aux mains des continentaux, au détriment des benshengren, terme employé pour désigner les migrants chinois établis sur l’île avant 1945. Le Guomindang fait table rase de l’influence japonaise comme de la culture locale. Le japonais, langue d’écriture des auteurs éduqués sous l’empire nippon, est proscrit. L’emploi des dialectes locaux est interdit, les cultures aborigènes sont occultées, les arts traditionnels et populaires taïwanais dénigrés et l’on n’en voit quasi nulle trace au sein de ce corpus. Toute contestation politique (critiques du parti, aspirations démocratiques, défense de l’indépendance de Taïwan) ou culturelle est censurée. Les rares titres du corpus témoignant de voix dissidentes sont d’ailleurs édités à l’étranger, comme les mémoires de Lei Chen (Hong Kong, 1978) ou The Independent Formosa (New York, 1964).

Xiàn dài wén xué

現代文學 Xiàn dài wén xué. N°31, Táiběi, Xiàndài wénxué zázhì shè, 1967. Collections de la BULAC, BIULO CHIP.218.

C’est sur le plan littéraire que les collections illustrent le mieux les grandes tendances de l’époque. De la fin des années 1940 au milieu des années 1960, les auteurs continentaux prédominent largement. Le fonds conserve des dizaines de titres issus des deux courants qui marquent cette période, soutenus par le gouvernement : la littérature anti-communiste (fangong wenxue 反共文學) et la littérature de nostalgie (huaixiang wenxue 懷鄉文學), évoquant la mémoire du continent perdu. Mais on y trouve aussi de beaux exemples de la littérature populaire, où romans de cape et d'épée et littérature sentimentale offrent un refuge au cœur d’une période tourmentée. La majeure partie des titres témoignent surtout de l’âge d’or de la littérature taïwanaise, qui s’étend de la fin des années 1960 à la fin des années 1980. À cette époque, plus des deux tiers des livres publiés relèvent de la littérature, tandis que fleurissent revues et magazines littéraires. La BULAC en conserve quelques fleurons, comme les revues modernistes Zhongwai wenxue 中外文學 [Chung Wai Literary Monthly] et Xiandai wenxue 現代文學 [Modernisme].

Le corpus couvre principalement des œuvres, essais et ouvrages critiques relevant des deux courants majeurs qui se développent à partir des années 1960 : le modernisme, centré sur une recherche esthétique ouverte aux influences occidentales, et la littérature du terroir, dite aussi nativiste (xiangtu wenxue 鄉土文學). Cette dernière, portée par de jeunes auteurs nés à Taïwan et maîtrisant le mandarin, replace au cœur du débat le retour au terroir et aux réalités de la société taïwanaise et annonce l’émergence d’une conscience taïwanaise distincte de la conscience chinoise et portée par les benshengren.

Une société en transition

Le goût de la liberté

Peng Ming-min, Le goût de la liberté, Belaye, Éditions René Vienet, 2011. Collections de la BULAC, 43TW 958.73 PEN.MM.

Les ouvrages édités entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980 laissent entrevoir les bouleversements de la société taïwanaise à cette époque et l’intérêt croissant des études européennes et américaines pour le développement économique de l’île, son évolution politique et ses relations avec la Chine. En quelques décennies, l’île est passée d’une économie agricole traditionnelle à celle de nouveau pays industrialisé. Urbanisation, éducation généralisée et amélioration du niveau de vie conduisent à l’émergence d’une classe moyenne qui aspire à participer au débat public. Parallèlement, les années 1970 ont vu la reconnaissance internationale de la Chine populaire, la fin des rêves de reconquête et l’isolement politique de Taïwan, affaiblissant le Guomindang aux yeux de la population. La contestation intérieure croît, les aspirations démocratiques et les revendications d’indépendance se développent. Ces évolutions conduisent progressivement le Guomindang à desserrer son étreinte, puis à lever la loi martiale en 1987.

Taïwanisation et essor des études taïwanaises locales

La fin de la loi martiale en 1987 conduit à la liberté de la presse et du marché de l’édition, favorisant l’émancipation de l’expression culturelle, académique et politique.

Sur le plan éditorial, on observe une explosion du nombre de nouveaux titres publiés chaque année. Il passe de quelque 4 500 en 1980 à plus de 16 000 en 1990 et plus de 34 500 en 2000. Les collections reflètent l’accroissement des ouvrages abordant les aspirations démocratiques, l’indépendance de Taïwan, la période coloniale ou encore la Terreur blanche. Cette liberté permet également d’attaquer de front la question d’une identité taïwanaise distincte de l’identité chinoise, un débat de fond que l’on retrouve dans tous les champs académiques, avec un recentrage sur la littérature, l’histoire et la société taïwanaise dans toutes leurs dimensions.

Ke yu wen xue san wen xuan

客語文學散文選 | Ke yu wen xue san wen xuan. Xinbei shi, Taiwan ke jia bi hui, min 105 [2016]. Collections de la BULAC, 43TW 851.4 HAK 1.

On observe l’avènement d’une littérature qui cherche à s’affranchir de la littérature chinoise, tandis que s’impose progressivement l’appellation Taïwan wenxue 台灣文學 (littérature taïwanaise ou littérature de Taïwan), jusqu’alors impensable. La liberté d’expression permet une diversification des tendances et la reconnaissance de voix littéraires ancrées dans les réalités locales : littérature des villages de garnison, littérature féminine et féministe, nativiste, homosexuelle, environnementale, etc. La revalorisation des cultures locales, concomitante de l’affirmation d’une subjectivité taïwanaise par rapport à la Chine, favorise le développement d’une littérature en taïwanais et hakka, ainsi que l’émergence d’une littérature écrite aborigène, avec l’apparition de prix littéraires dédiés. Les études littéraires laissent une place croissante aux minorités, aux femmes et aux voix alternatives, et revisitent les périodes occultées, notamment la littérature de la période coloniale.

Les études académiques en sciences humaines et sociales confirment cette « taïwanisation ». Jusqu'à la fin des années 1980, Taïwan apparaît comme un conservatoire de la culture chinoise. Désormais, l’accent est mis sur les spécificités taïwanaises donnant naissance à ce qui prendra peu à peu le nom d’études taïwanaises. Au plus haut niveau académique (Academia Sinica, universités), des centres de recherche et des départements d’étude consacrés à l’histoire, la littérature ainsi qu’aux peuples autochtones sont créés.

Les études historiques revisitent l’ensemble des aspects de l’histoire locale passés sous silence précédemment, à la recherche notamment des racines d’une identité taïwanaise distincte de l’identité chinoise : préhistoire, colonie hollandaise, colonie japonaise, communisme taïwanais, incident du 28 février 1947 et Terreur blanche, mouvements sociaux, etc. L’historiographie taïwanaise s’ouvre aux influences extérieures, comme le postcolonialisme, et adopte une approche de plus en plus transnationale, interrogeant les liens d’interaction et d’interdépendance à l’intersection desquels Taïwan se situe à partir du XVIIe siècle, vis-à-vis de la Chine, de l’Europe, des États-Unis, mais aussi de l’Asie du Sud-Est et de l’Océanie.

Mo dai Sapalengaw de hua

末代Sapalengaw的話 : 馬太安大頭目Unak Tafong 1958年錄音重現 [Words of the last Sapalengaw : re-presenting the 1958 recordings of Fata'an Chief Unak Tafong]. Taibei Shi, Zhong yang yan jiu yuan min zu xue yan jiu suo, Minguo 103 [2014]. Collections de la BULAC, BULAC MON 8 36532.

Le recentrage sur la culture locale passe également par la revalorisation des langues locales et des cultures aborigène. Les dialectes chinois (taïwanais, hakka) et les langues aborigènes commencent à être enseignés à l’école et, à partir de 2001, l’apprentissage de l’une de ces langues devient obligatoire dans les écoles primaires. Des efforts sont menés en faveur de la standardisation des langues locales et de la revitalisation des langues formosanes. Parallèlement, les études académiques et ouvrages de vulgarisation sur les populations formosanes se développent de manière remarquable.

Développements récents

La politique documentaire actuelle de la BULAC repose sur deux piliers : le suivi des études taïwanaises à Taïwan, en Chine, en Asie, en Europe et aux États-Unis ; la collecte ciblée de la production littéraire taïwanaise et la captation systématique des traductions françaises et anglophones.

Études occidentales

Après s’être concentrées sur les sciences politiques et économiques (60 % des ouvrages dans les années 1970 à 1990), les études occidentales se sont grandement diversifiées à partir des années 2000. 

Après de timides premiers pas dans les années 1970, les études taïwanaises françaises se sont affirmées au fil des décennies et ont vu leur intérêt englober les sciences politiques, l’anthropologie, l’économie, la sociologie, l’histoire, la littérature, le cinéma et le droit. Elles se sont peu à peu structurées autour de l’antenne du Centre d’étude français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Taipei et de séminaires, journées d’études et projets (Taiwan Studies). Elles bénéficient également depuis 2011 du dynamisme de l’Association francophone d'études taïwanaises (AFET). Outre la BULAC, d’autres collections d’études chinoises ont progressivement enrichi leur documentation sur Taïwan, notamment à la bibliothèque d’études chinoises du Collège de France ou dans les bibliothèques du CECMC, de l’Institut d’Asie orientale ou encore de l’université Lyon 3 Jean Moulin.

Rétro Taïwan

Corrado Neri, Rétro Taïwan : le temps retrouvé dans le cinéma sinophone contemporain, Paris, L’Asiathèque (Études formosanes), 2016. Collections de la BULAC, 43TW 793.13 NER.

Taipei : histoires au coin de la rue

Jane Jian, Lin Yao-teh, Walis Nokan,... [et al.], Taipei : histoires au coin de la rue, Paris, L'Asiathèque (Taiwan fiction), 2017. Collections de la BULAC, 43TW 851.03 TAI.

En parallèle, l’intérêt pour la production littéraire de Taïwan progresse. Les traductions se sont développées. Dès les années 1970, la revue The Chinese pen, rebaptisée The Taipei Chinese Pen en 2007, rend accessible la littérature contemporaine au lectorat anglophone. En 2012, le musée national de la littérature taïwanaise fonde un centre de traduction afin de promouvoir la littérature locale à l’étranger. En 2015, le ministère de la Culture lance l’initiative « Books from Taiwan » pour encourager la traduction à l’étranger d’auteurs locaux. Aux États-Unis, la littérature taïwanaise attire l'œil des traducteurs dès les années 1990, avec la création d’une revue dédiée, Taiwan Literature: English Translation Series (1996-), éditée par l’université de Californie à Santa Barbara, puis d’une collection de traductions, « Modern Chinese Literature from Taiwan » (1998-), éditée par l’université Columbia. En France, le lancement de la collection « Lettres taïwanaises », avec la publication de L'île verte de Ch'en Ying-Chen, marque un tournant dans la traduction française de la littérature taïwanaise, qui se développe ensuite de manière significative, autour d’une poignée de chercheurs, traducteurs et éditeurs investis, dont les éditions Actes Sud, You-Feng, l’Asiathèque, Circé ou encore la revue Jentayu.

L’édition taïwanaise aujourd’hui

Depuis les années 2010, les sciences humaines et sociales occupent une place croissante au sein de l’édition taïwanaise, atteignant près du quart de la production, suivie par la fiction, les livres pour enfants et les livres d’art. L’édition taïwanaise doit sa vitalité à quelques grosses maisons d’édition et une multitude de petites structures, dont certaines ne publient qu'épisodiquement. Un peu moins de 40 000 titres sont publiés chaque année. La BULAC s’attache à suivre les publications des centres d’études taïwanaises, les mémoires d’intellectuels et personnalités politiques, les ouvrages sur les langues locales. Elle cherche également à capter la production des institutions et associations actives dans la promotion des cultures autochtones, de la littérature et de l’histoire locales. En parallèle, elle acquiert les œuvres récompensées par les principaux prix littéraires de l’île, ainsi que les éditions et rééditions du canon littéraire taïwanais.

Ces dernières années, la BULAC a souhaité développer son offre de revues taïwanaises. Il faut savoir que jusqu’au milieu des années 2000, les études taïwanaises se sont surtout développées au travers des revues académiques plutôt que par la publication d’ouvrages, surtout à Taïwan. L’abonnement depuis 2020 au portail de revues Taiwan Electronic Periodical Services (TEPS) permet ainsi de compléter l’offre documentaire de manière significative, en donnant également accès aux anciens numéros des revues taïwanaises.

Photographie de la grande statue de Tudi Gong

Le domaine Taïwan propose une riche collection sur la littérature, l’histoire et la société de Taïwan. Avec plus de 4 000 monographies et 150 titres de périodiques édités entre les années 1950 et aujourd’hui, il reflète l’évolution politique, sociale...

Soline Lau-Suchet
Responsable adjointe du pôle Développement des collections et chef de l'équipe Asie. Chargée de collections pour le domaine taïwanais et le fonds chinois ancien.
soline.lau-suchet@bulac.fr