Alphabets latins et cyrilliques

Le cabinet de curiosités des écritures disparues

Les collections de la BULAC recèlent des fonds rares qui témoignent de la richesse passée des écritures latines et cyrilliques. C’est ainsi que se côtoient dans ces fonds composites : abécédaires, dictionnaires, ouvrages de propagande religieuse, bibles, fascicules (en nombre) sur la pensée de Lénine, etc. Et, plus inattendus, des ouvrages à vocation prophylactique, ainsi que des méthodes pour apprendre à faire pousser des pommes de terre ou élever une vache laitière. Ces livres aux pages noircies de signes diacritiques et de caractères spéciaux aujourd’hui disparus proviennent pour une grande part du territoire de l’ex-URSS. Les « distorsions » graphiques et les métissages opérés dans les alphabets alors en vigueur sont notamment le reflet des bouleversements politiques survenus dans cette partie du monde au cours des deux derniers siècles.

On peut distinguer quatre grands groupes de langues ayant donné naissance à des alphabets latins et cyrilliques « étendus » : les langues du Caucase, et surtout du Caucase septentrional, sous domination russe à partir du milieu du XIXe siècle ; les langues finno-ougriennes, qui s’étendent depuis la Finlande jusqu’à la Sibérie septentrionale en passant par l’Oural ; les langues turciques, que l’on rencontre depuis le Caucase jusqu’au Kamtchatka ; enfin les langues paléosibériennes, présentes au Nord-Est de la Sibérie. La plupart de ces langues ne connaissaient pas de forme écrite jusqu’au XIXe siècle, à l’exception du groupe turcique dont certaines utilisaient les caractères arabes.

Une politique qui donne naissance à de multiples adaptations du cyrillique à des langues non slaves

Au cours du XIXe siècle, l’État tsariste multiplie les efforts pour assimiler les peuples allogènes non-russes. Les plus anciens et les plus nombreux sont les Tatars de Kazan, soumis à l’État moscovite depuis le XVIe siècle et majoritairement musulmans. Les tentatives autoritaires de russification ayant échoué, une nouvelle approche est mise en place à partir du milieu du XIXe par Nikolaj Ivanovic Il’mirskij. Son idée, établir une structure d’enseignement dans la langue des populations allogènes, et traduire leurs textes religieux afin de les conduire vers la foi orthodoxe, antichambre de la russification. L’alphabet cyrillique russe est alors adapté à la langue tatare et aux autres langues du bassin de la Volga, notamment finno-permiennes comme le tchérémisse, le mordve ou le votiak. Si la tentative de conversion des Tatars se solde par un échec, une course de vitesse s’engage pour empêcher l’assimilation par ces derniers des populations finnoises animistes, processus déjà bien avancé en cette fin de siècle. Pour Il’mirskij, les Votiaks et les Tchérémisses convertis à l’orthodoxie et louant le Christ dans leur propre langue échapperaient non seulement à la « tatarisation » mais se fondraient plus tard inévitablement dans l’immense masse russe qui les entoure. Cette politique est un demi-succès mais donne naissance à de multiples adaptations du cyrillique à des langues non slaves dont la BULAC possède de nombreuses traces.

D’une latinisation soutenue par Lénine à une cyrillisation imposée par Staline

La période de 1920 à 1941 constitue une étape majeure dans la diversification des alphabets. Les linguistes, ethnologues et folkloristes finlandais et hongrois travaillent depuis le XIXe siècle sur la tradition orale des peuples finno-ougriens et la consignent grâce à des alphabets latins adaptés aux particularités des idiomes étudiés. Mais il ne s’agit là que d’une codification scientifique utilisée par les savants et non par les locuteurs des langues en question. Dans les années 1920, une tout autre démarche vise à imposer l’adoption de l’alphabet latin pour transcrire l’ensemble des langues vernaculaires présentes sur le territoire de l’URSS. La politique des nationalités entreprend de former des élites indigènes dans leur langue pour s’assurer de leur loyauté dans la nouvelle union en devenir. (cf photos ci-contre). Il y a urgence, et l’attention principale du pouvoir bolchévique se porte encore une fois vers les langues turciques : tatare, kazakhe, ouszbèke… Face à l’écriture arabe, liée à l’islam et à ses traditions culturelles et surtout à des forces politiques extérieures à l’URSS, le latin s’impose comme solution idoine ; l’alphabet cyrillique est d’emblée rejeté étant associé à l’église orthodoxe et à la domination impériale russe. Cette solution est d’ailleurs soutenue par les franges les plus progressistes des élites tatares ou azéries pour qui l’adoption de l’alphabet latin est synonyme d’entrée dans la modernité. Au début des années 1930, la diffusion de l’alphabet latin étendu touche les langues de l’ensemble du territoire soviétique : langues du Caucase, finno-ougriennes, turciques et sibériennes.

L’expérience sera d’une brièveté inédite

Alors que quelques millions de personnes ont dû s’adapter à ces nouvelles graphies, la terreur stalinienne qui s’installe juge avec suspicion ce qui apparaît désormais comme un affranchissement des minorités envers un pouvoir central s’exprimant en russe et en cyrillique. À partir de 1937, la plupart des langues vernaculaires doivent adopter l’alphabet cyrillique. En 1941, alors que la confrontation avec l’Allemagne nazie provoque un sursaut patriotique, le processus est entériné. Ces nouveaux alphabets cyrilliques sont étroitement calqués sur le bloc russe et comportent très peu de caractères permettant de les individualiser, contrairement aux écritures cyrilliques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Cet épisode singulier illustre la violence extrême de cette période mais aussi l’étonnante plasticité des langues capables de s’adapter à de multiples formes écrites.

Des alphabets de transition

En témoignent sur un autre mode le roumain et l’albanais qui ont connu au XIXe siècle des graphies très originales que l’on appelle alphabets de transition ou mixtes. Bien que langue romane, le roumain s’est écrit en cyrillique jusqu’au XIXe siècle, car cet alphabet était utilisé par l’Église orthodoxe roumaine pour célébrer la liturgie en slavon. À partir du XIXe siècle se met en place un alphabet de transition mélangeant lettres latines et cyrilliques. Il faut attendre le dernier quart du XIXe siècle pour que l’alphabet latin soit définitivement adopté,  au moment ou la nation roumaine moderne est créée sous l’égide de la France et que les contacts avec l’Europe occidentale s’intensifient.

Idem pour l’albanais qui est noté par divers alphabets : mixtes grec/latin, cyrillique, latin étendu avant la normalisation de 1908 et l’adoption de l’alphabet latin. On note que les quatre ou cinq graphies différentes utilisées tout au long du XIXe siècle sont des variantes locales liées au lieu d’édition.

Ces alphabets métissés et étendus sont la mémoire stratifiée de toutes ces étapes et respirations qui ont conjugué diversification et standardisation, volontarisme idéologique et dirigisme politique, expérimentations graphiques, centralisme ou particularismes. Tout en témoignant de l’histoire récente de l’Europe des empires et des nations, ils constituent aujourd’hui une sorte de cabinet de curiosités de ces écritures disparues qui seront précieusement conservées dans les collections patrimoniales la BULAC.

Alexandre Asanovic

© Sladjana Stankovic / BULAC

 
 


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