La salle de lecture du rez-de-jardin

Au rez-de-jardin de la bibliothèque, l’émotion visuelle profite d’une mise en perspective historique. La langue et son écriture ont été l'objet de débats politiques, en particulier depuis le XIXe siècle. Plutôt que de latiniser l'écriture, pouvait-on développer une typographie adaptée à la massification de l’imprimé ? Reproductions et documents originaux, issus de la collection des livres rares et précieux de la BULAC, présentent les grandes phases de la typographie de la lettre arabe, de la xylographie au Modulex en passant par la très belle typographie médicéenne.

 

Image n° 1. De retour d’un voyage en Orient, Guillaume Postel publie l’année de sa nomination au collège des lecteurs royaux un recueil de douze alphabets orientaux xylographiés. Celui de l’arabe sera repris en caractères mobiles pour sa Grammatica arabica (1539-1543) dont un exemplaire a été relié dans ce même volume.

À travers ces collections d’imprimés anciens, l’exposition propose ici un retour vers les expériences qui ont eu lieu en Europe (a) et dans l’Empire ottoman entre le XVIsiècle et le début du XIXe siècle. 

Image n° 2En 1928, en Turquie, la réforme de la langue voulue par Mustapha Kemal n’est pas une simple translittération de l’ancienne écriture vers la nouvelle mais repose sur une transcription phonétique. Ce choix permet de faire correspondre chaque lettre à un son de la langue turque et de réduire le nombre de lettres de l’alphabet. Les sons arabes sont ainsi supprimés, préfigurant les politiques de « purification » lexicale au profit des mots du « turc pur » à partir de 1932.

Le développement de l’imprimé et l’élaboration de modèles typographiques ont soulevé de profondes questions culturelles, religieuses et politiques, au-delà du monde professionnel des typographes et des contraintes techniques auxquelles ils ont été confrontés. (c) Au XXe siècle, alors que l’ordinateur remplace la machine à écrire et que de nouvelles technologies se développent, les recherches sur les formes de la lettre arabe imprimée restent travaillées par la question de l’instruction comme condition de développement de systèmes politiques démocratiques. L’œuvre de Roberto Hamm, dans le contexte de l’Algérie de la fin des années 1960 et des années 1970, en fournit un exemple.

Image n° 3. Les projets que soumet Nasri Khattar, un architecte-designer libanais fixé aux États-Unis, répondent plus particulièrement aux besoins de la machine à écrire : il propose d’adopter des caractères isolés qu'on peut lier sans que leur forme en soit modifiée. La forme des lettres est par ailleurs immuable, quelle que soit leur position dans le mot. Nasri Khattar choisit l’exemple de la Fâtiha, la sourate d’ouverture du Coran, dessinée en caractères coufiques pour démontrer que « l’alphabet unifié facilite l’impression et l’instruction ».

La mécanisation de l’écriture d’une langue, l’arabe, qui, pour les musulmans, est celle de la Révélation, a suscité des résistances dans des milieux traditionalistes. En raison des ligatures de l’écriture arabe, sa reproduction mécanique a représenté par le passé un vrai défi technique. Aujourd’hui, à l’ère de l’informatique, c’est avec des outils nouveaux et en profitant d’espaces comme la Khatt Foundation, animée par Huda Smitshuijzen AbiFares à Amsterdam, que designers et typographes travaillent à la conception de polices originales, en recherchant des équivalences aux polices latines les plus modernes en même temps que l’inscription dans des cultures visuelles particulières aux écritures arabes. 

 

 

Roberto Hamm
Focus

Roberto Hamm est une figure singulière dans le panorama de la modernisation de la typographie arabe. Après un cursus à l’École d’arts appliqués d’Ulm (Hochschule für Gestaltung Ulm) en Allemagne, héritière du Bauhaus, il s’installe en 1970 à Alger où il participe à la création du bureau d’étude en environnement et communication de la Société nationale de sidérurgie (SNS). Il enseignera cette discipline à l’École nationale des beaux-arts d’Alger entre 1972 et 1976. En 1975, il publie un ouvrage précurseur, Pour une typographie arabe, qui constitue une étape importante pour la compréhension des enjeux liés à la modernisation de l’écriture, dans la continuité des travaux d’Ahmed Lakhdar-Ghazal. Cette recherche théorique s’accompagne d’une production de polices de caractères arabes (Tecnica en 1978, Anissa en 1980, restée à l’état de projet) qui contribue à mettre en pratique cet effort de modernisation.  

Images n° 4 et 5Roberto Hamm, étude des graisses pour la mise au point du projet de typographie Anissa, 1978. Ci-dessus, étude du décalage des pleins et déliés sur le caractère fa en vue d’un équilibre formel proche d'un tracé au qalam. Les rayons des courbes sont tous normalisés pour une cohérence optimale entre l'ensemble des caractères, 1978. Crayon et encre sur papier, 210 x 297 mm. Archives Roberto Hamm.

Allons-y !

BULAC et galerie du Pôle des langues et civilisations
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75013 PARIS

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PARCOURS DE L'EXPOSITION

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Dans la Galerie

Dans la salle de lecture du rez-de-chaussée  

 

La Lettre et la révolution des caractères mobiles en Europe  

Les premiers caractères arabes imprimés sur papier se limitent à quelques mots, pour des cachets ou des amulettes. Des textes xylographiés sont cependant imprimés en Europe, avant la mise au point de caractères mobiles par Gutenberg, innovation qui n’est pas facilement adaptable à la lettre arabe. Du fait de ses ligatures, sa reproduction mécanique fait difficulté. On connaît un premier livre ainsi imprimé à Fano, dans les Marches, en 1516. C’est aussi en Italie, à Rome, que se développe l’impression d’ouvrages à la typographie parfois très soignée, à côté d’une production courante à l’usage des chrétiens d’Orient et des missionnaires

Ibn al-Hâjib, Al-Kâfia, Rome, Typographia Medicea, 1592Cette grammaire a été imprimée avec d'élégants caractères médicéens répondant au goût des bibliophiles. Ils témoignent d’une volonté de conserver les qualités esthétiques de la cursive naskhi.

 

 

Les fondements du pouvoir dans l’organisation des nations], Istanbul, I. Müteferrika, 1144. À Istanbul, entre 1727 et 1745, près d’une vingtaine d'ouvrages sont imprimés avec des caractères arabes sur les presses d’Ibrahim Müteferrika, hongrois converti à l’islam. Parmi eux, un traité politique dont il est l’auteur : nourri d’Ibn Khaldoun et peut-être de Hobbes, il y invite le nouveau sultan Mahmoud 1er à réformer son armée. La disposition du décor de la page rappelle celle de manuscrits.

Les premières imprimeries au Moyen-Orient et en Afrique, XVIIIe-XXe siècle

Au XVIIIe siècle, de premiers caractères arabes sont imprimés dans l'empire ottoman (à Alep, dans le Mont Liban, à Istanbul...). Les réticences des autorités musulmanes vis-à-vis d'une reproduction mécanique restent cependant fortes, tout particulièrement pour les textes à contenu religieux. Alors que les empires britanniques et français s’affirment, le développement de l’imprimerie à Calcutta et au Caire marque un tournant. La lithographie contribue aussi à la multiplication du volume de la production imprimée en Asie et dans le bassin méditerranéen : offrant la possibilité de reproduire des écritures manuelles, elle connaît un grand succès au XIXe siècle. Plus tardivement, en Afrique subsaharienne, des langues comme le haoussa, le peul ou le wolof sont aussi parfois imprimées en caractères arabes. 

Dictionnaire bilingue arabe-haoussa, Ghana. La diffusion de l’imprimerie s’est accompagnée en Afrique subsaharienne d’un développement de l’usage des caractères latins aux dépens de l’écriture arabe ʿajamî, adaptée aux spécificités des langues africaines. Il existe cependant des ouvrages imprimés en ʿajamî, souvent bilingues.

 


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