Publié : 03/07/2022, mis à jour: 01/09/2022 à 13:58
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Le don Michel Seurat

La collection de livres arabes remise en 2001 à la BULAC par Marie Seurat, après la mort de son mari, est composée d’environ 800 ouvrages et périodiques, majoritairement en arabe.

Revue Hizb al Ba’th al-’Arabi al-Isthtiraqi

Couverture du numéro 20 (1975) de la revue publiée par le parti Baas, Hizb al Ba’th al-’Arabi al-Isthtiraqi.

Un chercheur engagé au destin tragique

Michel Seurat (1947-1986) était un sociologue politique spécialiste du Moyen-Orient, reconnu pour ses recherches au Liban et en Syrie dans les années 1970 et 1980. En effet, il s’est efforcé de créer des outils pour mieux rendre compte des réalités contemporaines des sociétés arabes en s’immergeant dans la société étudiée et en utilisant l’arabe pour s’entretenir avec les différents acteurs politiques de l’époque.

Après des études d’histoire et de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon, Michel Seurat part apprendre l’arabe à Beyrouth en 1971, puis à Damas de 1972 à 1974. Il enseigne l’histoire à l’École supérieure des lettres à Beyrouth avant de revenir à Damas en 1975, pour débuter sa carrière scientifique à l’Institut français d’études arabes où il prépare l’agrégation d’arabe et travaille sur l’œuvre de l’écrivain égyptien Taha Husayn. Il soutient sa thèse sur Sati’ al-Husri ou la Nation arabe objective en 1977.

En 1977, il édite et traduit un recueil de nouvelles de l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani, Des hommes dans le soleil . Dans la préface, il dénonce l’entrée des troupes syriennes au Liban. Dès 1978, il poursuit son parcours de chercheur en sociologie au Centre d’étude et de recherche sur le Moyen-Orient contemporain (Cermoc) avant d’entrer au CNRS en 1980. Ses travaux portent essentiellement sur le fait étatique au Proche-Orient et les recompositions de l’islam politique.

Entre 1979 et 1984, il publie, sous le pseudonyme de Gérard Michaud, une série d’articles virulents à l’égard du régime syrien dans le journal Le Monde diplomatique et dans la revue Esprit. Il co-écrit avec Olivier Carré un important ouvrage intitulé Les Frères Musulmans, 1928-1982. Dès le début de sa carrière scientifique, Michel Seurat est attaché à la pratique sur le terrain, en vivant parmi les groupes sociaux qu’il étudie et surtout, en utilisant l’arabe pour échanger avec eux. Son engagement politique et ses méthodes de travail en immersion ont contribué à faire de ses recherches des matériaux de référence dans les études sur les mouvements islamistes et les pouvoirs politiques dans la région, selon Élisabeth Picard, directrice de recherche au CNRS.

À ce propos, Gilles Kepel et Olivier Mongin écrivent : « sa pratique scientifique reste exemplaire, et elle a contribué de façon essentielle au renouveau intellectuel qui caractérise les arabisants français de la jeune génération » dans l’ouvrage L’État de barbarie, recueil posthume des travaux de Michel Seurat, publié en 1989.

Le 22 mai 1985, il est enlevé à Beyrouth par l’Organisation du Jihad islamique libanais. Il meurt en captivité l’année suivante : sa mort est annoncée le 5 mars 1986. Les causes et la date exactes de son décès sont encore incertaines à ce jour. Une bourse Michel Seurat a été instituée par le CNRS en juin 1988 pour honorer sa mémoire et aider financièrement un jeune chercheur arabe ou français à mener ses enquêtes sur le terrain.

Michel Seurat a été un chercheur exigeant et très impliqué dans son travail, son analyse s’appuyait notamment sur les concepts marxistes enseignés dans les universités françaises et sur son expérience passée au contact des groupes de personnes qu’il interviewait. Il s’est surtout intéressé au concept d’‘asabiyyat d’Ibn Khaldun, notamment dans l’étude de l’État syrien et de la ville de Tripoli (Liban). L’‘asabiyyat signifie la solidarité sociale, la force des liens harmonieux au sein d’un groupe, ce qui lui permet d’avoir conscience qu’il est groupe et cohérent en son sein. Si le terme est d’abord utilisé dans un contexte tribal, où il peut signifier « clan », son sens a progressivement évolué pour désigner le nationalisme, puis les phénomènes de clanisme et de corruption présents au sein de la Syrie baasiste. Sa réflexion s’est portée sur la compréhension des ressorts de la domination de la communauté alaouite (chiite) dans la région. Ainsi, cette ‘asabiyyat bédouine s’appuie sur le parti Baas et son nationalisme arabe pour conquérir l’État syrien. Au Liban, Michel Seurat s’est attaché à démontrer que les différentes communautés s’affrontaient pour la défense de leurs territoires, notamment dans son enquête sur le quartier de Bâb Tebbâné à Tripoli. Au Liban, les ‘asabiyyat des montagnes sont descendues s’affronter dans la ville et leurs conflits étaient arbitrés par le jeu politique de la région. Il fait paraître les résultats de ses travaux dans un article intitulé « Le quartier de Bâb Tebbâné à Tripoli (Liban) : étude d’une ‘asabiyya urbaine », dans l’ouvrage collectif Mouvements communautaires et espaces urbains au Machreq.

Description du fonds Seurat

Ce fonds rassemble environ 200 fascicules de revues en diverses langues et près de 600 monographies presque exclusivement en arabe, mais aussi en français et en anglais. La grande majorité de ces documents ont été publiés pendant les décennies 1960 et 1970, les plus récents furent édités entre 1980 et 1985. Une petite minorité des ouvrages date des années 1940 et 1950. Ils ont probablement été acquis par le chercheur lors de ses séjours en Syrie et au Liban et sont donc majoritairement publiés dans ces deux pays mais aussi en Irak, en Égypte et en Jordanie. Ils constituent une sorte d’instantané du paysage éditorial moyen-oriental des années 1960 aux années 1980, correspondant à la période durant laquelle le chercheur a vécu dans cette région.

Les périodiques ont été traités au début des années 2000, des numéros isolés sont venus compléter les lacunes des titres de collections déjà présentes de la bibliothèque, d’autres ont été traités comme des monographies lorsqu’ils portaient sur une thématique particulière. Édités dans le monde entier, avec une prédominance pour les revues issues des pays arabophones, ces titres traitent surtout de sciences humaines du monde arabe : littérature, linguistique, religion, politique, histoire, philosophie. Citons notamment la revue trimestrielle portant sur le patrimoine oriental Al Basa’ir (Perceptions) éditée à Beyrouth dans les années 1980, dont les seuls numéros présents viennent du fonds Seurat. Par ailleurs, ayant été témoin des revers de la résistance palestinienne pendant son séjour, il avait aussi acquis des périodiques édités à Jérusalem, notamment Magallat al-Akhbar al-Islamiyyat (Revue des actualités islamiques).

Les ouvrages imprimés portent majoritairement sur la politique (les partis Baas en Syrie et en Irak, le panarabisme, la situation politique en Syrie, au Liban, en Palestine, les Frères Musulmans, le socialisme et le marxisme arabes), l’islam (l’éducation islamique, la relation religion et État, les fondations religieuses des groupes politiques de l’époque, les courants sunnites, chiites, alaouites), l’économie et la sociologie (les syndicats, la paysannerie, la politique économique, les catégories sociologiques professionnelles, la place des femmes dans la société et au regard de la religion), la littérature et l’histoire (l’Empire Islamique, les écrits des auteurs syriens, libanais, irakiens, égyptiens, la philosophie arabe). Le parti Baas (prononcé Ba’th et signifiant résurrection en arabe) est un parti socialiste syrien créé en 1944 et prônant le panarabisme, c’est-à-dire l’unification des différents États arabes en une seule et grande nation. Michel Seurat a donc observé de très près la trajectoire des Frères Musulmans au Levant. En effet, ce mouvement panislamiste, fondé en 1928 à Ismaïlia dans le Nord-Est de l’Égypte par Hassan El-Banna, a eu recours aux actions armées et aux attentats en Israël, cible majeure de l’organisation. Dans les années 1970, ils sont même considérés comme la seule force d’opposition à l’hégémonie du parti Baas en Syrie. Entre 1976 et 1982, les Frères Musulmans sont à l’origine d’une série de révoltes et d’insurrections armées en Syrie, qui donnera lieu à des massacres de part et d’autre, la répression de Hafez el-Assad étant sanglante. Michel Seurat s’intéressera notamment au massacre de Hama, ville martyre de la répression par le régime syrien de ce bastion des Frères Musulmans suite à leur révolte, le 2 février 1982.

Les grandes maisons d’édition libanaises encore en activité aujourd’hui, notamment Dar al-Tali’at et Dar al-Hadathat, sont bien représentées dans le fonds. D’autre part, la BULAC est la seule bibliothèque à posséder des documents très spécifiques, collectés sur place dans leurs pays d’édition, notamment des brochures et des revues politiques, des actes de congrès et autres documents officiels édités par le parti Baas, les syndicats des travailleurs et des agriculteurs céréaliers, ou d’autres organisations politiques, tout comme des publications émanant des gouvernements irakien et syrien. Tous ces ouvrages ont sûrement été collectés par Michel Seurat sur place, en particulier durant la guerre civile libanaise (1975-1990).

Parmi les raretés de ce fonds, citons le premier fascicule (octobre 1978) de la revue Sīnimā, introuvable en Europe. Il renforce ainsi le caractère d’instantané des publications libanaises et syriennes des années 1970 du fonds Seurat. Édité par le Ciné Club de Damas, ce numéro contient des articles de critique cinématographique de films étrangers de la mouvance communiste et les dialogues du film documentaire Ici et ailleurs de Jean-Luc Godard (1976). À l’origine, ce film devait s’appeler Jusqu’à la victoire et était une commande du comité central de l’Organisation de libération de la Palestine (l’OLP) en 1970 et devait traiter d’un camp palestinien d’Amman en Jordanie, mais il n’a pas pu être achevé car les personnes figurant dans le film, membres de l’OLP, ont toutes été tuées peu après le début du tournage. Il fut mis de côté après le « Septembre Noir » (1970-1971) et ne fut finalisé qu’en 1976.

Revue Sīnimā

Premier fascicule (octobre 1978) de la revue Sīnimā. Il s’agit d’un unicat, seulement disponible à la BULAC.

Revue Sīnimā

Photo du film soviétique Chapaev (1934) des frères Vassiliev et sa fiche technique.

Parmi les publications officielles, citons aussi al-Ḥarakaẗ al-niqābiyyaẗ wa-al taṭawwur al-iǧtimāʿī wa-al iqtiṣādī fī al-quṭr al-ʿArabī al-Sūrī (Le mouvement syndical et le développement social et économique dans le pays arabe syrien), qui complète d’autres documents de ce type dans le fonds, notamment des statistiques sur la production céréalière de l’époque, mais aussi des rapports de congrès des syndicats d’agriculteurs de la région. Cette publication est annotée en divers endroits par M. Seurat.

Autre ouvrage particulièrement intéressant, le numéro 20 (1975) de la revue publiée par le parti Baas, Hizb al Ba’th al-’Arabi al-Isthtiraqi, consacré à la question de l’éducation au sein de parti. Ce fascicule comporte une note manuscrite en page de garde, peut-être de la main du chercheur.

Rapport statistique pour les années 1970-1975 publié par le Secrétariat des affaires économiques, Syrie

al-Ḥarakaẗ al-niqābiyyaẗ wa-al taṭawwur al-iǧtimāʿī wa-al iqtiṣādī fī al-quṭr al-ʿArabī al-Sūrī Rapport statistique pour les années 1970-1975 publié par le Secrétariat des affaires économiques, Syrie.

Revue Hizb al Ba’th al-’Arabi al-Isthtiraqi

Couverture du numéro 20 (1975) de la revue publiée par le parti Baas, Hizb al Ba’th al-’Arabi al-Isthtiraqi.

Note manuscrite en page de garde de la revue publiée par le parti Baas

Note manuscrite en page de garde de la revue publiée par le parti Baas, peut-être de la main de Seurat : « Aujourd’hui, passer brièvement en revue tous les sujets abordés dans ce nouveau numéro ».

Par sa diversité et sa richesse, ce fonds est précieux pour les chercheurs spécialistes du Moyen-Orient de cette époque. L’exigence scientifique et l’engagement politique de Michel Seurat lui ont permis d’étudier de l’intérieur les sociétés libanaise et syrienne des années 1970 et 1980. Sa méthodologie originale et courageuse lui aura permis de transmettre des témoignages « à chaud » de la situation au Liban et en Syrie malgré les violences interconfessionnelles qui secouent le Proche-Orient à cette époque. Les chercheurs arabisants après lui hériteront de ces méthodes de recherche approfondie et les utiliseront pour mener, comme lui, des enquêtes minutieuses au Moyen-Orient, grâce à ce corpus exceptionnel d’imprimés et de revues, tant par sa volumétrie que par son contenu scientifique.

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Le fonds Seurat à la MMSH

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Jean-Charles Coulon est historien médiéviste et arabisant, chargé de recherche à la section arabe de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes (IRHT) du CNRS.

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Responsable adjointe du pôle Développement des collections, chef de l'équipe AMOMAC et chargée de collections pour le domaine Afrique
marine.defosse@bulac.fr