Pierre Nora, l'histoire, la mémoire et les identités
Retour sur un géant des sciences humaines et sociales
Pierre Nora (1931-2025) était de ces savants qui marquent leur discipline en ouvrant de nouveaux champs de recherche et en élargissant les horizons de la pensée.
Du 30 juin au 21 juillet 2025, retrouvez une sélection d'ouvrages disponibles au prêt sur le thème « Histoire, mémoire et identité », à l'entrée de la BULAC.
Les Lieux de mémoire et Le Débat (Christelle Mazé / BULAC).
Héritier de l'École des Annales, l'historien versé en philosophie faisait dialoguer les sciences, et son intérêt pour l'anthropologie et la sociologie l'amena à se consacrer à de nouveaux objets d'étude inscrits dans l'histoire des mentalités. Professeur agrégé en lycée, devenu directeur de recherches à l'École des hautes études en sciences sociales à partir de 1977, il n'eut de cesse d'œuvrer pour transmettre son savoir et sa démarche historique. Ses réalisations d'éditeur en témoignent également : sa collection « Archives » chez Julliard alimenta les recherches de générations d'historiens, tandis que chez Gallimard ses collections « Bibliothèque des sciences humaines » et « Bibliothèque des histoires » accueillirent les travaux novateurs d'un Michel Foucault, d'un Pierre Vidal-Naquet, d'un Jacques Le Goff ou d'une Mona Ozouf.
Lecteur de Maurice Halbwachs, Pierre Nora avait compris toute l'importance des cadres sociaux de la mémoire disséqués par le sociologue1 : la mémoire, loin d'être une pure création individuelle, s'avère être en réalité une construction sociale, produit de règles et de traditions collectives, sélection d'un passé indispensable au devenir d'une nation. Conscient du poids de la société dans laquelle les individus pensent, ressentent et évoluent, Pierre Nora s'était intéressé aux sensibilités et avait alors développé le concept de « lieux de mémoire ». Dans ces espaces, matériels ou immatériels, se concentraient les souvenirs reconstitués du passé et les enjeux politiques du présent. Là se cristallisaient les identités collectives recomposées par la mémoire et exprimées dans le « sentiment national », ses places, ses rituels, ses symboles et sa langue. Les trois tomes des Lieux de mémoire, que Pierre Nora dirigea et fit éditer entre 1984 et 1992, constituent un véritable monument de cette Nouvelle Histoire.
Engagé dans son siècle, Pierre Nora avait pris position pour la « Liberté de l'Histoire » contre les lois mémorielles qui, entre 1990 et 2005, tendaient à judiciariser l'usage et l'interprétation du passé2. Ces lois réprimaient notamment la remise en cause de l'existence de crimes contre l'humanité et enjoignait à reconnaître « les aspects positifs » de la colonisation française. Avec les intentions louables de lutter contre le révisionnisme et de « rééquilibrer » l'enseignement d'une période coloniale alors délaissée par les programmes scolaires, ces lois, pour Pierre Nora, n'en menaçaient pas moins la liberté d'analyse critique et le métier d'historien. De fait, en 2005 l'affaire Olivier Pétré-Grenouilleau, injustement accusé devant la justice de relativiser la nature de l'esclavage dans ses travaux de recherche3, avait tristement donné raison aux craintes formulées par Pierre Nora et ses collègues. Pour eux, l'ingérence du politique dans les sciences humaines et sociales menaçait l'existence même de celles-ci et de la démocratie.
C'est pour défendre les droits d'expression et d'opinion qu'il fonda avec le philosophe Marcel Gauchet la revue Le Débat. Publiée de 1980 à 2020 aux éditions Gallimard, cette revue était structurée autour de trois axes - histoire, politique et société - et avait pour mission de « lutter sur deux fronts, contre la réduction médiatique d'un côté, la spécialisation universitaire de l'autre » ; elle devait « maintenir un espace de discussion publique ; défendre et illustrer un travail intellectuel de réflexion et de critique » (en savoir plus).
Désormais, les mots de Pierre Nora résonnent gravement face aux « événements monstres » produits par l'emballement médiatique constant de nos sociétés contemporaines4, face à la censure aussi que le politique exerce sur l'enseignement et la recherche outre-Atlantique5. Dépassant les frontières de la France et de la seule discipline historique, la pensée de Pierre Nora a certes été critiquée, mais elle a aussi fertilisé les réflexions de chercheurs travaillant aux quatre coins du monde, et son concept de « lieux de mémoire » a été transposé dans d'autres pays, d'autres cultures, tant en Égypte et en Turquie qu'en Pologne ou en Russie6. Ses recherches consacrées aux relations entre mémoire et histoire et aux rôles de celles-ci dans la (re)création d'identités collectives font encore écho aux questionnements des études post-coloniales et aux préoccupations des peuples autochtones et des minorités menacés par les impérialismes politiques et culturels de tout poil.
- 1 Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris : Albin Michel, 1925. Id., La Mémoire collective, Paris : Albin Michel, 1950.
- 2 « Liberté pour l’Histoire », Libération, 13 décembre 2005. Pierre Nora, Françoise Chandernagor, Liberté pour l’histoire, Paris : CNRS éditions, 2008.
- 3 Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris : Gallimard, 2004.
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Pierre Nora, « L’événement monstre », Communications n° 18, 1972, p. 162-172. Id., « Le retour de l’événement » in Pierre Nora et Jacques Le Goff (dir.), Faire de l’histoire, tome 1 : Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974, p. 210-227.
- 5 Tarek Masoud et Steven A. Pinker, « À Harvard, une ingérence gouvernementale entre exigence orwellienne et impulsion autoritaire », Le Monde, 17 avril 2025. Hugue de Jouvenel, Pierre Papon, « Offensive de Trump contre les sciences : "Le préjudice pour la recherche américaine et mondiale sera considérable" », Le Monde, 22 avril 2025.
- 6 Magali Boumaza (dir.), Faire mémoire : regards croisés sur les mobilisations mémorielles (France, Allemagne, Ukraine, Turquie, Égypte), Paris : L’Harmattan, 2018. Bernard Cottret et Lauric Henneton (dir.), Du bon usage des commémorations : histoire, mémoire et identité, XVIe-XXIe siècle, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010.
Pierre Nora dans les collections de la BULAC
(Re)découvrez quelques-unes des œuvres de Pierre Nora devenues classiques.
Les Lieux de mémoire
Faire de l'histoire
Lettres de Russie
Les Français d'Algérie
Images, mémoires et savoirs
Le Débat
Les lieux de mémoire
Les lieux de mémoire
Histoire, mémoire et identité
Cette sélection bibliographique aborde un des enjeux toujours brûlants du devenir des sociétés et des nations à travers le monde : la place du passé dans le présent.
« Zhichang wenxue »
"The Only True People"
"De l'Adriatique à la mer de Chine"
« Zhichang wenxue »
"Места памяти" Руси конца ХV - середины ХVIII в. | "Mesta pamâti" Rusi konča XV - serediny XVIII v.
A map of absence
Ollantay
Roman et champ littéraire en Arabie saoudite depuis 1959
Afrodystopie
Maxime Ruscio / BULAC
Maxime Ruscio / BULAC
Une demi-journée exceptionnelle autour de l'Encyclopédie des historiographies : Afriques, Amériques, Asie, premier volet d'une aventure éditoriale novatrice s'intéressant à l'écriture de l'histoire à toutes les époques et dans (presque) toutes les parties du monde.
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Chargée de collections pour le domaine généralités transverses, le domaine Amériques et le domaine océanien