Publié : 30/07/2022, mis à jour: 30/07/2022 à 16:00
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Presque dix

Cela m’a fait un bien fou de le revoir hier soir. Je n’attendais pas de visite, qui plus est si tard, mais chez nous, tous sont bienvenus, à toute heure.

Presque dix-Albert Chancel di Limo

Crédits photographiques : Jonathan Barreto-Unsplash.

Albert Chancel di Limo

Cela m’a fait un bien fou de le revoir hier soir. Je n’attendais pas de visite, qui plus est si tard, mais chez nous, tous sont bienvenus, à toute heure. 

 

Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu depuis notre dernière rencontre, à la Villette. C’était en 2008. Ou 2009 peut-être. Je ne sais plus, mais peu importe, après tout. 

 

Le temps qui passe nous joue des tours, et tout se mélange.  

 

Entre donc, l’ami, ne reste pas planté là. Tu vas attraper un rhume. Il ne manquerait plus que ça, par les temps qui courent. Donne-moi ta veste, t’occupe pas des souliers, mets-toi au chaud, tu es ici chez toi. Bouge pas, je ramène de la tisane.  

 

Et mon petit salon, d’habitude si froid, s’emplit enfin de rires et de joie, comme autrefois, au bon vieux temps de notre jeunesse. À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi ni comment la vie nous avait ainsi éloignés l’un de l’autre. Ah ! La vie ! Elle nous propose de ces mystères dont elle seule détient les clés. 

 

Sa fiancée Anna se porte comme un charme, me répond-il d’une voix posée et apaisante, avec ce sourire doux et jovial qui ne le quitte jamais. Je me souviens de ce soir de printemps 2006 où je longeais à vélo la rue Radiguet à Montrouge. La nature était, déjà, résolument tournée vers les beaux jours. Anna déambulait par là également. Je nous revois ce soir-là, nous avions encore longuement débattu de tout et de rien, Anna et moi plantés là dans la rue, sous le lampadaire au niveau du numéro 14, et lui accoudé à l’unique fenêtre de son minuscule studio d’étudiant en rez-de-chaussée où nous avions partagé tant de dîners studieux et tant de veilles d’examens fiévreuses. Puis entre chien et loup, nous trois faisant fi d'un ciel menaçant et des voisins au bord de la crise de nerfs qui nous avaient rappelé qu'il était grand temps d'arrêter et de rentrer chez nous.

 

Ah, cher ami, tu m’as tant manqué. Qu’il est bon de se retrouver enfin, et de se remémorer ces instants indélébiles, fragments d’un passé que le temps nous a dérobé. Tu ne changes pas, pas une ride, tu gardes encore ces traits fins où l’on devine la douceur d’une enfance heureuse. La vie est belle dans le grand Sud. Je n’oublie pas nos escapades dans la vallée du Lot cet hiver 2005. La neige était partout et je craignais à chaque virage que la petite Peugeot flambant neuve ne bascule et ne sombre dans le vide. Mais elle avait tenu bon cette fois. Il le fallait bien : c’était la voiture de ta maman. Celle-ci a d’ailleurs bien reçu ma carte, mais n’a pas trouvé le temps de me répondre. Pas de problème, j’attendrai. J’ai la vie devant moi.

 

Puis nous parlons économie, politique, relations internationales, tu en raffoles, tu adores ça. Charlie Hebdo, le Bataclan, les disparus de la Malaysian, les Gilets jaunes, le Brexit, le coronavirus… nous décortiquons, analysons, avec minutie et frénésie, les grands titres de ces dix dernières années. Dix ans ! Tout d’un coup, je suis secoué par les sanglots, je ne m’arrête plus de pleurer, pourtant je n’ai plus de larmes. C’est une nouvelle crise sans doute, ça finira par passer. Toi, tu es là à me regarder et tu ne sais pas trop quoi dire ni quoi faire. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, je suis une loque. Maladroitement tu tentes le réconfort, et comme toujours, ça marche. Et je crois que je finis par m’assoupir sur le canapé.

 

Combien de temps ai-je dormi ? Deux heures ou trois tout au plus. Impossible à dire. Soudain je lève la tête, hagard, je cherche l’horloge. Il est six heures. L’aube se lève, et dévoile une ville nappée de blanc. Il a neigé toute la nuit. C’est rare pour un mois d’avril à Paris. Dans ce monde fou, même la météo n’en fait qu’à sa tête.

 

Mon visiteur n’est plus là. Évaporé tel un flocon de neige sur la chaussée recouvrant le métropolitain. Je  me précipite dans la cuisine : personne. Je fonce dans la chambre : rien. Volatilisé. Mon appartement s’est à nouveau refroidi et je grelotte comme un chien errant. Je vais d’une pièce à l’autre et je me résous à me planter devant le lavabo pour me brosser les dents. Mais la fatigue m’emporte et je me plonge enfin sous la couette. Retrouver pour quelques heures le royaume des rêves, celui-là même où je peux encore espérer te retrouver depuis ces neuf ans, neuf mois et neuf jours.  

 

C’est déjà avril, il neige et je vais avoir quarante ans. Le temps qui passe nous joue des tours. Tout se mélange et rien ne change.  

 

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