L’idée qui a présidé à la conception de « ce recueil » n’est pas d’être prescripteur. En présentant des livres parus dans des aires linguistiques et culturelles souvent peu visibles sur la carte « spontanée » de nos savoirs, notre objectif n’est pas davantage de pointer des « lacunes » dans le champ français, qui demeurent par ailleurs souvent difficiles à circonscrire.
Il s’agit plutôt d’alimenter un débat : les sciences sociales françaises sont maintenant largement internationalisées, mais l’édition en sciences humaines, dominée par les études d’auteurs nationaux et un nombre modeste – bien qu’en progression numérique – de traductions d’auteurs majoritairement anglophones, reflète peu ce fait.
Introduire un auteur étranger dans le champ national – surtout s’il écrit dans une langue « à faible diffusion » – est bien sûr un pari risqué, sur le plan intellectuel autant qu’économique. Il s’agit de susciter une alchimie complexe dans laquelle il faut à la fois « inventer » un contexte de réception et introduire une pensée étrangère, dont les références, si ce n’est l’articulation conceptuelle tout entière, doivent être « acclimatées ».
Éditer des sciences sociales, c’est avant tout admettre que la traduction des concepts fait partie intégrante de la recherche. Les débats qui se déroulent hors du champ national ou de son environnement intellectuel proche peuvent nous permettre de déplacer nos propres questionnements. La forme même de nos textes, définis par une culture scientifique propre, peut être questionnée par les écrits venant d’aires culturelles différentes. Plus que jamais, en effet, les sciences humaines françaises et le débat d’idées ont besoin de s’alimenter ailleurs.
Les ouvrages ici sélectionnés sont le fruit du travail d’une « cellule de veille » au sein de l’EHESS, regroupant des chercheurs fréquentant des « terrains » non francophones et soucieux de faire partager leurs sources et leurs enthousiasmes. Chaque texte est signé car chaque choix est assumé. Notre contribution à ce débat sera modeste, mais cherchera à défricher des champs non explorés : des aires culturelles proches ou lointaines, dont les auteurs de non-fiction sont peu traduits: Amérique latine, Europe centrale et orientale, Moyen-Orient, Asie du Sud, Continent africain, etc.
Les Éditions de l’EHESS sont actives dans la réflexion sur les circulations des savoirs et la mobilisation en faveur de plus de traduction dans les sciences humaines. En 2009, nous avions été à l’initiative du manifeste Pour une édition en sciences humaines réellement européenne, affirmant la nécessité d’une circulation accrue des textes en Europe – en particulier entre l’est et l’ouest du continent – et la reconnaissance de la pluralité des « façons de faire la recherche » (rapports en ligne sur www.editions. ehess.fr/menu/international/).
Aujourd’hui, avec ce recueil, nous souhaitons alerter les éditeurs français et francophones, mais aussi la communauté des chercheurs, des bibliothécaires, des traducteurs ainsi que l’institution universitaire et les responsables politiques, sur l’urgence d’une réelle politique d’aide à la traduction d’ouvrages scientifiques au niveau européen.
Les Éditions de l’EHESS