Les langues juives ont assez tôt traduit ou adapté des textes de littérature profane non-juive. Ainsi, le manuscrit de Cambridge, plus ancien recueil yiddish de textes littéraires (1382), présente un roman de chevalerie germanique. Fables, contes, romances (très importantes dans la littérature judéo-espagnole transmise oralement) ont, pendant des siècles, étanché la soif de divertissement et d’évasion des populations juives. Cet apport était souvent davantage guidé par des motifs opportunistes (adaptation de succès commerciaux) que par des principes esthétiques forts, même s’il existe des exceptions notables, comme Elia Lévita, poète yiddish humaniste du XVIe siècle. À partir de la fin du XIXe siècle, la sécularisation de la société juive entraîne une nouvelle vision de la littérature, de plus en plus valorisée comme étant source d’une élévation spirituelle capable de trouver dans l’homme, plutôt que dans la divinité, ses principes et ses lois. Se pose alors la question de la traduction des « chefs-d’œuvre de la littérature mondiale », laquelle poursuit deux objectifs : permettre aux lecteurs des langues juives de lire et de s’inspirer des classiques étrangers, mais également prouver, en traduisant ces mêmes classiques, la valeur littéraire de langues souvent méprisées. Traduire Cervantès, Goethe, Shakespeare, Tolstoï devient alors une ambition collective qui doit servir à la défense et à l’illustration de cultures modernes en construction. La littérature de divertissement, quant à elle, remporte un succès renforcé, surtout lorsqu’elle provient de langues et de cultures considérées comme « majeures », et qu’il s’y mêle des ambitions éducatives.