Publié : 20/08/2022, mis à jour: 20/08/2022 à 10:00
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Une vie

Max est né un 25 décembre, à Paris 12e. Signe distinctif : une tache de naissance granuleuse reçue en don dans le creux de la main gauche...

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Crédits photographiques : Nagumo.

Nagumo

Max est né un 25 décembre, à Paris 12e. Signe distinctif : une tache de naissance granuleuse reçue en don dans le creux de la main gauche. Ce qui ne l’empêcha pas de maîtriser le maniement du saxophone dès son entrée en sixième.

 

Au bac, jour de l’épreuve d’histoire-géographie, il tombe sur son sujet fétiche : « La PAC en Europe. Avantages et inconvénients pour l’agriculture française. Développez en deux heures ». Et c’est avec des yeux brillants qu’il présente son relevé de notes à ses génitrices : 16,75. Mention parfaite. La fierté familiale est telle qu’il se rêve des mois durant en Romain paradant sur le Capitole, couvert de lauriers.

 

En 2000, Max part vivre à l’étranger. Il souhaite se frotter à un autre possible, mais ce qu’il réussit à capturer n’est que l’amère sensation d’un temps vague et suspendu qui lui donne l’impression de vivre dans une quatrième dimension. Un temps qui finit par s’effondrer avec les Tours jumelles, tout comme ses questionnements lancinants sur le sens de sa présence dans ce pays, éloigné des siens qui, pourtant, ont déménagé loin de Paris, le laissant orphelin potentiel dans une capitale où il n’habite plus.

 

Max se découvre très tôt une détestation pour les petits pois, cette fausse rondeur molle et verdâtre, à la texture farineuse, qui s’agglutinent avec obstination dans le fond de son palais. Et ces relents qu’il traîne des heures après le repas, malgré les cataplasmes mentholés qu’il s’applique régulièrement. Max aime par-dessus tout le sushi d’oursin. Le goût finement iodé de cette pâte brune, humide, étalée sur un riz blanc et collant, tel un jeune morse profitant goulûment du soleil. Des embruns viennent exploser en gouttelettes éparses sur ses papilles de gourmet. Une empreinte qu’il garde longuement en bouche, les yeux fermés, les mains sagement posées l’une sur l’autre, un sourire extatique sur les lèvres.

 

Une fois parvenu au sommet de la petite pyramide hiérarchique de son service, – et deux divorces plus tard –, Max se met à apprécier la solitude dans son appartement orienté sud, doté d’un balcon ouvert sur la ville-monde, illuminée le soir venu, par mille rectangles de feu. Son univers amical se cantonne à ses plantes. Pincer les pensées flétries. Redresser les tiges de la clématite. Protéger le plant de tomates de la pluie. Pailler l’érable qui a toujours soif. Traquer les colonies de pucerons qui ont toujours faim. Enrichir la terre de guano fossilisé. Scruter les taches blanches du chèvrefeuille. Arroser avec parcimonie la lavande rustique.

 

La cinquantaine approchant, il regrette parfois de ne pas avoir fait le choix d’un chemin moins conventionnel, songe à une reconversion professionnelle qu’il ne mènera pas à terme. Faute de temps et de souffle, il se laisse happer par ses collaborateurs qui le font le sentir si utile à la société. Et dérive lentement vers une dépression émotionnelle.

 

Max vient de fêter ses quatre-vingt-cinq ans. Il dévore les livres qui hantent sa bibliothèque pour conjurer l’accélération du temps et sa peur de la mort. Des Mémoires d’Hadrien, il a fait sienne la dernière phrase : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts... ». C’est tout ce à quoi il aspire désormais.

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